Elvire aux yeux baissés - Henri de Régnier
Quand le désir d´amour écarte ses genoux
Et que son bras plié jusqu´à sa bouche attire,
Tout à l´heure si clairs, si baissés et si doux,
On ne reconnaît plus les chastes yeux d´Elvire.
Eux qui s´attendrissaient aux roses du jardin
Et cherchaient une étoile à travers le feuillage,
Leur étrange regard est devenu soudain
Plus sombre que la nuit et plus noir que l´orage.
Toute Elvire à l´amour prend une autre beauté;
D´un souffle plus ardent s´enfle sa gorge dure,
Et son visage implore avec félicité
La caresse trop longue et le plaisir qui dure...
C´est en vain qu´à sa jambe elle a fait, sur sa peau,
Monter le bas soyeux et que la cuisse ajuste,
Et qu´elle a, ce matin, avec un soin nouveau,
Paré son jeune corps délicat et robuste.
La robe, le jupon, le linge, le lacet,
Ni la boucle ne l´ont cependant garantie
Contre ce feu subtil, langoureux et secret
Qui la dresse lascive et l´étend alanguie.
Elvire! il a fallu, pleine de déraison,
Qu´au grand jour, à travers la ville qui vous guette,
Peureuse, vous vinssiez obéir au frisson
Qui brûlait sourdement votre chair inquiète;
Il a fallu laisser tomber de votre corps
le corset au long busc et la souple chemise
Et montrer à des yeux, impurs en leurs transports,
Vos yeux d´esclave heureuse, accablée et soumise.
Car, sous le rude joug de l´amour souverain,
vous n´êtes plus l´Elvire enfantine et pudique
Qui souriait naïve aux roses du jardin
Et qui cherchait l´étoile au ciel mélancolique.
Maintenant le désir écarte vos genoux,
Mais quand, grave, contente, apaisée et vêtue,
Vous ne serez plus là, vous rappellerez-vous
Mystérieusement l´heure où vous étiez nue?
Non! Dans votre jardin, doux à vos pas lassés,
où, parmi le feuillage, une étoile palpite,
De nouveau, vous serez Elvire aux yeux baissés
Que dispense l´oubli du soin d´être hypocrite.
@ pelusse !