Il y avait une expression de douceur songeuse dans ses yeux quand elle dit : « Ne vous inquiétez pas, je suis une infirmière expérimentée. »
La hache retomba en sifflant et vint s’enfoncer dans la jambe de Paul Sheldon juste au-dessus de la cheville. Une explosion de douleur tétanisa son corps dans un éclair géant. Un sang d’un rouge sombre vint éclabousser le visage d’Annie, lui faisant comme des peintures de guerre sioux, et alla s’étaler aussi sur le mur. Il entendit la hache grincer contre l’os lorsqu’elle l’arracha. Les yeux écarquillés, incrédule, il regardait ce qui arrivait à son corps. Le drap s’imbibait de sang ; il vit ses orteils se tortiller, puis la hache dégoulinante s’élever de nouveau. Détachés, ses cheveux lui pendaient devant le visage en mèches folles.
En dépit de la douleur qui lui déchirait la jambe, il essaya encore une fois de la retirer, pour s’apercevoir qui si elle bougeait, son pied, lui, restait immobile. Son mouvement ne faisait que rendre la plaie laissée par la hache plus béante, ouverte comme une bouche écarlate. Il eut juste le tps de comprendre que son pied n’était plus retenu que par le muscle du mollet avant que la lame ne redescendît, directement dans l’entaille, déchirant ce qui restait de lien entre la jambe et le pied avant de s’enfoncer profondément dans le matelas. Les ressorts grincèrent et craquèrent.
Annie libéra la hache et la jeta de coté. Elle regarda un instant, d’un air absent, le moignon qui dépassait, puis pris la boîte d’allumettes. Elle en enflamma une. Elle s’empara ensuite du chalumeau à propane avec « Bernz-O-MatiC » écrit sur le coté et tourna la molette latérale. Le chalumeau siffla. Du sang coulait de ce qui n’était plus lui. Annie plaça délicatement l’allumette sous l’ajutage du « Berz-O-MatiC ». Il y eut un « flouf ! » sec, et une longue flamme jaune apparut. Annie la régla jusqu’à ce qu’elle devînt un trait d’un bleu dur.
« Peux pas suturer, expliqua-t-elle. Pas le temps. Pas bon, le tourniquet. Pas de point de pression central.Faut que je
( rince)
cautérise. »
Elle se pencha. Paul hurla lorsque la flamme vint lécher le moignon déchiqueté et sanguinolent. De la fumée monta, accompagné d’une odeur douceâtre. Avec sa première femme, Paul avait été passer sa lune de miel à Maui, l’une des îles Hawaï.
Ils avaient assisté à un luau. Cette odeur lui rappelait celle du cochon quand on l’avait sorti du trou où il avait cuit toute la journée. Embroché sur un bâton, ses chairs noircies pendaient et parfois tombaient.
La douleur hurlait. Il hurlait.
« C’est presque terminé », dit-elle en tournant un peu la molette. Le drap de dessous prit feu autour du moignon qui ne saignait plus, mais qui était aussi noir que a peau du cochon lorsqu’on l’avait sorti du trou de luau_Eileen s’était détournée, mais il avait regardé, fasciné, tandis qu’on enlevait la peau craquante de l’animal aussi facilement que l’on pèle une banane.
« Presque fini »
Elle éteignit le chalumeau. Sa jambe gisait au milieu d’une double rangée de flammes, tandis qu’un peu plus loin son pied se tortillait encore.