Ainsi donc, voilà un Président de la République, élu au suffrage universel, qui décidera de la vie ou de la mort
de la France suivant qu’il fera une bonne ou une mauvaise politique militaire, une bonne ou une mauvaise
politique étrangère.
Cet inconnu tout-puissant ne sera responsable devant personne. L’Assemblée ? Il la congédiera à sa guise. Audessous
de lui, les ministres. Pourront-ils vraiment être responsables devant le Parlement d’une politique qui
n’est pas la leur, qui est celle de leur maître intouchable ? Les malheureux joueront le rôle qui était, à la cour
de France, celui des menins que l’on fouettait lorsque le petit dauphin faisait des sottises.
Mesdames, messieurs, on peut être partisan du régime présidentiel ou du régime parlementaire, mais je vous
défie de trouver parmi les peuples du monde libre un seul citoyen qui accepte pour son pays un régime aussi
extravagant et dangereux.
Or le général de Gaulle veut enchâsser ce personnage, ce Président de la République élu au suffrage universel,
dans la Constitution actuelle sans rien changer d’autre à celle-ci. Est-ce que notre Constitution est telle qu’elle
puisse tolérer ce nouveau venu ?
Aussi, depuis quatre ans, en dépit de l’article 20 de la Constitution, la France est-elle gouvernée par le
Président de la République, ce qui fut accepté par les uns, toléré par les autres, en raison de la cruelle épreuve
que la France subissait en Algérie.
Le général de Gaulle avait un tel souci d’agir qu’il s’est défié du Parlement.
Or, dans tous les pays civilisés, le Parlement est considéré comme représentatif de la nation, avec ses qualités
et ses défauts, avec ses diversités, ses contradictions mêmes. Mais, lorsque les élus assemblés délibèrent et
votent, ils sont investis de cette qualité éminente de représentants de la nation.
Je vous dis que pour nous, républicains, la France est ici et non ailleurs.
Voilà le conflit. Admettre qu’il en soit autrement, c’est admettre la fin de la République. Le conflit entre le
général de Gaulle et nous est là. Voilà ce qui l’a fait glisser sur la pente du pouvoir personnel. La tentation de
faire élire le Président de la République par le suffrage universel vient de là.
Il avait renoncé à son projet, M. le Premier ministre me l’avait dit.
Il avait renoncé à son projet lorsque, le 22 août, ce fut l’atroce attentat du Petit-Clamart.
Dans les jours qui suivirent, on prêta d’abord au Président de la République l’idée de faire nommer tout de
suite un vice-président de la République pour assurer la succession. Puis l’émotion provoquée par l’attentat
étant grande, on pensa en haut lieu qu’elle permettait de revenir au grand projet, esquissé dès 1961, dans uen
conférence de presse : si les parlementaires protestent, on dira qu’ils sont inconsolables de la mort de la IVe
République et qu’ils veulent revenir à leur vomissement.
Nous savons qu’aujourd’hui ceux qu’on traite d’hommes de la Quatrième, ce sont les républicains !
La question, la seule question, la question précise qui vous est posée par la motion de censure est celle-ci : La
Constitution est violée. Le Parlement dépouillé. Je vous demande alors : allez-vous courber la tête et, fuyant le
scrutin, allez-vous dire à voix basse : « Oui, je l’accepte » ? Nous, nous disons « Non ! »
Quant à ceux qui vont murmurant avec des yeux effrayés : « Et s’il s’en allait », je les prie de réfléchir que cet
effroi n’est justifié que dans la mesure où l’on se laisse aller à douter de la France. Ce n’est pas un patriotisme
bien fort celui qui consiste à désespérer de tous les Français, sauf un !
(…)
Depuis 1789, les représentants du peuple, si décriés aujourd’hui, savent bien qu’ils ne sont, pris isolément, que
des porte-parole modestes, précaires, faillibles, vilipendés souvent. Mais ils savent aussi qu’ensemble ils sont
la nation et qu’il n’y a pas d’expression plus haute de la volonté du peuple que le vote qu’ils émettent après
une délibération publique.
C’est cette foi qui rassemble aujourd’hui, pour l’honneur de la République, des élus de toutes croyances et de
toutes appartenances politiques…
Des hommes opposés sur beaucoup de problèmes (…) ont constaté qu’ils ont cette foi commune et se sont
réunis.
Je ne puis m’empêcher de penser à une phrase qu’a écrite le grand écrivain qu’est le général de Gaulle, dans
Au fil de l’épée. Il a dit : « L’autorité ne va pas sans prestige, ni le prestige sans éloignement ».
Aujourd’hui, malgré les ovations populaires, il doit constater que l’éloignement de toutes les élites ouvrières,
intellectuelles et politiques crée le désert.
Quant à nous, notre volonté de faire front pour la défense de la Constitution, c’est la conjuration de toutes nos
traditions populaires et d’une longue tradition parlementaire.
C’est la République qui répond « non » à votre projet car le scrutin d’aujourd’hui comptera dans l’histoire.
Pendant longtemps on dira d’un homme politique : « Comment a-t-il voté le 4 octobre ? » C’est notre honneur
de parlementaires qui est en cause.
Aussi, monsieur le Premier ministre, allez dire à l’Élysée que notre admiration pour le passé reste intacte mais
que cette Assemblée n’est pas assez dégénérée pour renier la République.
