L’obscurité est généreuse.
Son premier cadeau est qu’elle masque tout : votre vrai visage est dans le noir, sous votre peau, votre vrai cœur reste dans l’ombre tout au fond. Mais ce que l’obscurité masque le plus, ce n’est pas votre vérité secrète ; c’est la vérité des autres.
L’obscurité vous protège de ce que vous ne voulez surtout pas connaître.
Son deuxième cadeau consiste à vous maintenir dans une illusion rassurante : c’est la douce étreinte du rêve dans l’abandon de la nuit, la beauté que l’imagination donne à ce qui serait repoussant dans la lumière crue du plein jour. Mais le plus grand réconfort de l’obscurité est de vous faire croire qu’elle passera : que toute nuit amène un nouveau jour. Car, en réalité, c’est le jour qui est éphémère.
Le jour est une illusion.
Le troisième cadeau de l’obscurité est la lumière elle-même : comme les jours sont définis par les nuits qui les séparent, comme les étoiles sont définies par les ténèbres insondables dans lesquelles elles tournoient, l’obscurité renferme la lumière, et la ramène de ses propres abîmes.
A chaque victoire de la lumière, c’est l’obscurité qui gagne.
L’obscurité est généreuse, et elle est patiente.
C’est l’obscurité qui sème la cruauté dans le terreau de la justice, qui fait pleuvoir insidieusement le mépris dans la compassion, qui empoisonne l’amour avec les germes du doute.
L’obscurité peut se permettre d’être patiente, car la plus petite goutte de pluie fera germer les graines.
La pluie viendra et les graines germeront, puisque l’obscurité est le terreau dans lequel elles poussent, comme elle est les nuages au-dessus d’elles, et comme elle attend embusquée derrière le soleil qui leur donne sa lumière.
La patience de l’obscurité est infinie.
Avec le temps, même les étoiles finissent par s’éteindre.
L’obscurité est généreuse et elle gagne toujours.
Elle gagne toujours, parce qu’elle est partout.
Elle habite le bois qui brûle dans l’âtre, et la bouilloire qui chante sur le feu ; elle est sous votre chaise, sous votre table, et sous les draps de votre lit.
Marchez en plein soleil, à midi, et l’obscurité vous accompagne, attachée à la semelle de vos chaussures.
Et plus vive est la lumière, plus noire est l’ombre qu’elle projette.
L’obscurité est généreuse et elle est patiente, et elle gagne toujours, mais au cœur de sa force il y a de la faiblesse : il suffit d’une chandelle pour la tenir à distance.
L’amour est plus fort qu’une chandelle.
L’amour peut embraser les étoiles.