Dans la mesure où le savoir suppose l’objectivité, nous venons donc de comprendre que savoir qui je suis c´est d’abord et avant tout adopter le point de vue des autres sur moi, c´est-à-dire un point de vue extérieur et objectif. Pour autant, accepterions-nous qu’un inconnu, aussi objectif qu’il soit sur nous, nous dise qui nous sommes ? Si les autres peuvent nous décrire objectivement, sont-ils les mieux placés pour nous comprendre et expliquer nos comportements ? En effet, le savoir ce n’est pas seulement la capacité à décrire une chose telle qu’elle est mais c’est aussi pouvoir l’expliquer, la comprendre, prévoir ses comportements, etc… Or, à cet égard, les autres ne sont pas égaux, d’une part parce que certains sont plus proches de nous, d’autre part également parce que nos attitudes changent en fonction du contexte, du milieu, etc… Dès lors, pour savoir qui je suis, me comprendre et expliquer mes comportements et mes pensées, quelle personne est la mieux placée ? Moi ? N’importe qui ? Quelqu’un en particulier ? Si le point de vue extérieur est meilleur et plus objectif que le point de vue extérieur, pour autant cela ne signifie nécessairement que la personne la mieux placée est autre que moi ?
L’hypothèse sur laquelle s’appuie Sartre est en effet celle d’une totale responsabilité de l’individu à l’égard de ses actes, c´est-à-dire d’une totale transparence possible de moi à moi – possible sinon réelle. Or, est-il ainsi possible de référer tous mes actes à une intention claire, à une volonté précise – à laquelle je pourrais accéder si je faisais l’effort d’être honnête avec moi-même ? N’y a-t-il pas des actes qui semblent indiquer que les seules données de la conscience ne suffisent pas à comprendre et expliquer toutes mes actions ? Des phénomènes comme les rêves, les lapsus ou les actes manqués, les raisons qui me poussent à être attirée par telle personne plutôt que telle autre semblent ainsi indiquer que la conscience ne nous permet d’accéder qu’à une partie des motivations qui déterminent mes comportements et mes actions m’échappent c´est-à-dire n’arrivent pas à ma conscience. Cela représente alors – pour moi comme pour les autres – un obstacle pour savoir qui je suis c´est-à-dire me comprendre.
C’est ce qu’explique Freud dans Une difficulté de la psychanalyse. Dans ce texte, Freud explique que l’hypothèse de l’inconscient consiste à prendre acte du fait que les données de la conscience, les données dont nous pouvons avoir conscience et que nous pouvons référer à un « je » comme sujet, sont lacunaires et ne permettent pas de rendre compte de l’intégralité de la vie psychique. En effet, il existe des phénomènes qu’on ne peut attribuer à personne d’autre qu’à moi mais que pourtant je n’ai pas voulus faire – du moins consciemment. Alors, ni moi, ni un point de vue extérieur normal ne peuvent comprendre correctement mes actions ou mes paroles lorsqu’elles reflètent des pensées inconscientes qui restent par définition masquées et qui n’apparaissent à la surface qu’après avoir subi une opération de travestissement qui ne les rend pas reconnaissables.