- Salut jeune fille. Belle performance que tu nous as faite hier. Un peu plus et tu filais entre nos doigts. Pas de bol que je ne sois qu’à deux rues de Warthog quand tu décides de passer à l’action. Vingt minutes de plus et ma garde était finie, je rentrais chez moi. Et toi aussi.
- C’est donc toi qui m’as flingué ? Je peux aussi te faire des compliments, après tout, ce n’est pas rien ce que tu as fait. C’est pour cela que tu étais dans les Chiens Chanceux je suppose.
- Non, non, je n’étais pas le sniper officiel du groupe avant qu’on devienne ce qu’on est aujourd’hui. C’était ta victime qui occupait ce rôle. Moi, je n’étais qu’un des sept ou huit survivants de mon unité, qui a rejoint un corps franc chargé de l’arrière-garde dans la retraite de Raguse. Avec la suite que l’on connaît tous deux.
- Donc tu n’es pas un fou de guerre, un défenseur de l’idée de ce royaume. Si tu n’es pas un nationaliste, je doute que tu sois un des plus grands partisans de Mithra aussi.
- Exact, le dieu au bonnet rouge m’insupporte quelque peu. Je ne suis pas un de ces tarés qui hurlent pour avoir les faveurs du Tauroctone. Simplement, Raguse me permet de vivre correctement. Et je n’ai pas encore achevé ma mission, je doute que je puisse rentrer chez moi aussi calmement. Et toi, tu crois en quoi ? Tu te bats pourquoi ?
- Je ne suis pas une intégriste, mais j’aime bien l’idée de Lucifer. Mais ce n’est pas ma raison de combattre. Je suis une Hollandaise tu sais.
- Pas besoin d’aller plus loin alors. Les armées fédérales ont été salement atroces là-haut. On en a des répercussions de partout, et cela a créé des dizaines de cas comme toi. Terroristes, assassins, espions. Cela pullule dans ton pays. Mais je ne sais pas si cela te permet de voir la lumière que ton Messie porte. Oui, ne cherche pas à cacher ta surprise, des troufions de première ligne qui ont un minimum de culture, ça surprend toujours.
- Bien joué. Reynard c’est ça ? Celui qui est appelé Urcusinu, si je ne m’abuse ? Oui, oui, j’ai une fiche sur toi. Après tout, si je dois affronter des Chiens Chanceux, rien qu’en ayant leur nom, c’est déjà ça. Par contre, je ne sais pas du tout à quoi tu ressembles.
- Et bien, tu n’as qu’à relever la tête et écarter tes cheveux patate…
Réprimant un nouvel éclat de rire, l’Ange fit ce qu’on lui avait conseillé. Après tout, il ne semblait pas si agressif que cela, elle pouvait bien prendre le risque. Elle leva prudemment son visage, laissant l’homme lui écarter les cheveux afin que ses yeux bleus puissent contempler son bienfaiteur du jour. Elle fut étonnée de se trouver face à un jeune homme. Non pas qu’elle s’attendait à un vieillard, mais pas non plus à quelqu’un qui devait avoir entre vingt et vingt-cinq ans. Il semblait beaucoup plus sage et mûr, dans sa voix claire. Elle lui aurait donné facilement dix ans de plus en l’entendant. Mais c’était sans doute cela le prix de la guerre. Il portait encore les lourdes armures de combat, les modèles de seconde génération qui commençaient à apparaître réellement sur les champs de bataille. Son casque était posé bizarrement sur sa tête, laissant voir le bandana blanc qui était le seul signe distinctif que sa fiche contenait. Elle le trouvait frêle. Pas spécialement le genre d’home qu’on trouvait dans ce type de tenue. Il avait plutôt la carrure des commandos d’éclaireurs, taillée pour se fondre en vitesse et avec agilité dans le paysage. Les doigts étaient nus, et comme elle les avaient sentis, longs et effilés. Son teint mat mettait en valeur son regard. Et c’était ce qui la frappa particulièrement. Reynard semblait avoir vécu un certain temps en Enfer… Un regard d’homme qui avait trop vécu, ou du moins trop vu. Il eut un sourire qui changea sa physionomie sévère en une attitude qui pétillait de sympathie. Il reprit la parole, avec gravité.
- Beaucoup d’entre nous t’en veulent pour ce que tu as fait. Non pas pour le meurtre tout bêtement, mais surtout parce que c’était un frère d’armes, un type qui a vécu les mêmes souffrances que nous. Alors, je voudrais que tu me donnes quelques réponses. Je ne frapperais pas si je ne les ai pas. Mais j’aurais une offre à te faire si tu me donnes ce que je veux. D’abord, pourquoi ?
- Le symbole. Il était l’un des plus hauts gradés présents dans vos rangs au moment de la Bataille. Il est donc l’un des cœurs de la propagande de Raguse. Tu sais comme moi que Raguse va monter au Nord dans quelques temps. Là où pas mal des exilés de Zélande se sont installés. Ils ont peur, de vous, de lui. On m’a proposé de faire cela pour montrer que vous n’êtes que des hommes.
- Il n’y a vraiment que vous pour penser que nous ne puissions pas être humains. Par vous, j’entends les gens extérieurs à l’Epire-Illyrie. Pour les uns, nous sommes des surhommes, pour les autres, des monstres. Sérieusement, cela devient lourd… Qui ?
- Je ne sais pas. Et je ne mens pas. Je n’ai pas envie de mentir. Mais nous fonctionnons comme cela. On me fait passer les contrats, je les exécute, et c’est tout. Mais tes comparses ne sont pas convaincus de ma franchise.
- Ils le sont, vu que tu maintiens ta version après tout ça. Après tout, c’est même plutôt logique si l’on veut maintenir l’intégrité de la cellule. Mais tu as sans doute un contact, un type chargé de te faire passer les messages non ?
- A Segestica, je loge dans l’hôtel du Corps d’Eros. C’est le gérant, Ludwig Schloss, qui me fait passer les fiches. Mais, ajouta-t-elle avec précipitation, il ne sait pas qui sont mes cibles, je ne pense pas qu’il soit au courant de mes activités, ni en contact avec les Fidèles.
- En effet, il bosse pour nous depuis des années. Simplement, il a commencé à se méfier de toi quand il s’est aperçu qu’une de ses clientes recevait toujours ce drôle de courrier quelques jours avant que l’Ange ne passe à l’acte. C’est lui qui t’a vendu. Parce qu’il est un fidèle de Raguse.
- Je ne lui en veux pas, je connais bien trop de monde qui aurait fait pareil dans l’autre sens. Maintenant, quelle est ta proposition ?
- Avec l’accord de Raguse, les Chiens Chanceux te proposent officiellement une reconversion. Tu as tué l’un des nôtres, il y a une place à prendre. La guerre durera encore quelques années, mais tu peux faire partie de notre bande de fous furieux si tu veux. Tu peux changer de camp. Mais pour cela, dis moi quel est ton nom.
Huit ans plus tard, Raguse fêtait la dixième année de la prise de pouvoir de celui qui était devenu archiduc. L’ancien seigneur de guerre avait son royaume, et la foule semblait s’en accommoder vu les vivats qu’il récoltait. Sans même avoir dépenser quoique ce soit pour augmenter la proportion de personnes qui lui était favorable le long du parcours. Ses troupes suivaient, les Chiens Chanceux fermant le défilé. Certains trouvaient la plaisanterie de mauvais goût, surtout vu l’histoire de ce groupe d’hommes. Mais tous acclamèrent leurs héros. Parmi eux, Reynard, qui défilait aux côtés de l’Ange. Tous deux connaissaient la saveur particulière de ce défilé. Il était le premier à avoir lieu depuis la Réunification, trois semaines plus tôt…
Brunehilde ne posait presque plus de questions. A croire qu’elle n’était même pas venue pour un interrogatoire. Elle avait laissé l’Ange divaguer dans ses pensées sans mot dire, sans intervenir. Cette dernière serait la seule à savoir à quoi faisait référence le code laissé par Reynard. Elle n’en dit rien, et on ne lui demanda rien. L’Ange se demanda même si Jessie n’était pas venue uniquement pour les convaincre que Reynard ne les avait pas trahis et qu’ils se trompaient d’ennemis. Si c’était le cas, elle ne lui apprenait rien. Syd était menaçant, mais rien ne pressait pour le mettre hors d’état de nuire. Surtout si le Magistère se mettait maintenant dans ses pattes. Elle sursauta quand Brunehilde reprit la parole.
- Je vous laisse. Reynard passera sûrement vous voir demain. C’est lui qui va trancher votre sort.