En venant à Mideel, il ne s’attendait pas à remplir l’objectif principal de sa mission, prévoyant déjà les deux trois jours qu’ils auraient passés à écouter les rumeurs des habitants. Mais la voilà qui se tenait à présent devant lui, un peu moins menaçante. Néanmoins, le regard farouche qu’elle abordait rappelait dans quel camp il se trouvait.
- Pourquoi t’as accepté cette mission, toi ?
- Et éveiller les soupçons ? cracha Vincent, trouvant enfin une faille à son discours. On m’a pas lâché d’un millimètre, mima-t-il du pouce et de l’index, les semaines suivants ton départ. Reno, il s’est fait un plaisir de baver devant les supérieurs qu’il ne comprenait pas comment tu avais pu me déjouer. Ils ont demandé l’avis de Rude, qui s’est contenté d’être –Oh, Surprise !– silencieux, ironisa-t-il.
L’ombre d’un sourire narquois se dessina sur les lèvres de Jessie qui encaissait. Vincent avait dû en baver, elle en convenait. Alors, elle l’écoutait dans le but de mieux saisir ce qu’il avait pu vivre et déceler les similitudes entre son propre récit.
- J’ai été convoqué. Rufus, lui, prend soin de me rappeler mon erreur chaque jour, avec une baisse de mon salaire en prime. Et je te parle pas des tâches de merde qu’il me fait faire.
- Comme me retrouver ?
Sans broncher Jessie écoutait depuis le début, mais voilà qu’elle avait pris la parole.
- Oui, comme te retrouver ! répondit-il. Il n’arrête pas de penser que je suis ton allié, il faut que je lui prouve le contraire, alors tu comprends pourquoi je ne suis pas dans une bonne situation pour refuser ?
L’ancienne Turk fit une moue moqueuse. Même s’il n’avait rien évoqué, Vincent savait des détails trop croustillants, depuis qu’il avait épluché son journal. Comme le fait que c’est sa relation avec Rufus qui était l’élément déclencheur. Mais d’autres pensées germaient dans son cerveau. Avant qu’elle ne puisse ouvrir la bouche, Vincent poursuivit :
- T’inquiète, je préférais m’occuper d’Avalanche, moi aussi, fit-il levant à nouveau les yeux vers son… amie ?
Il était plutôt difficile de qualifier leur relation qui avait pris un nouveau tournant cette nuit.
- Ils guettent le moindre faux pas et tu le sais. Je suis piégé. Ensuite je serais accusé d’être ton allié ou un traître pour la compagnie.
- Sympa. Et maintenant que tu m’as trouvé, tu fais quoi, hein ?
Vincent resta silencieux. Son regard se dirigea vers le lit. Pourquoi s’était-il réveillé ?
- On peut pas y penser demain ? tenta-t-il d’un air penaud.
- Non.
Le ton était catégorique. Jessie n’était à présent plus fatiguée et les effets de l’alcool s’étaient, en majorité, dissipés. Bien que cela s’avérait de plus en plus difficile, elle avait repoussé les émotions tel que l’amour ou l’irrationnel désir au fond de son cerveau, laissant ainsi place à la raison et la stratégie.
Pour une rare fois, la brune se sentait acculée au pied du mur. Aucune issue ne se présentait à elle, l’opportunité lui avait glissé des doigts. La seule solution sensée était de faire confiance à Vincent et, malheureusement, ce n’était pas tout à fait le cas. L’idée que quelqu’un de la Shinra sache, non seulement où elle vit, mais sa demeure et sa deuxième identité, la rendait anxieuse. Ce ne serait qu’une question de semaines avant qu’elle soit arrêtée. L’émotion et l’irrationalité prenant le dessus, Jessie s’échappa :
- Toi aussi change de vie et reste avec moi.
C’en était presque romantique. Et, surtout, utopique.
- Je… c’est…
Vincent était confus. En temps normal, il aurait déjà maîtrisé sa cible. La proposition de Jessie était alléchante. Pourtant, selon lui ce plan était voué à l’échec.
- Impossible. Plutôt, accorde-moi ta confiance, je ne dirais rien.
C’était sa contre-offre.
- Non, refusa-t-elle aussitôt.
L’anxiété et la pression étant de plus en plus présentes ; la jeune femme grinçait notamment des dents. Vincent devrait supporter le poids de ses mensonges devant des gens plus que persistants dans leur démarche. Combien de temps supporterait-il le tout ? Et si on le faisait prisonnier, suite à une supposée trahison de sa part, tous les moyens seraient bons pour le faire parler. Même la torture.
- Plutôt mourir que de te vendre, lâcha-t-il, dans l’espoir de la convaincre.
Ils étaient là, sans issue. Vincent refusant de suivre Jessie et elle refusant de le laisser partir. Les eux vivaient chaque jour dans le mensonge et, bientôt, la façade de l’un ou de l’autre craquerait. Pendant qu’ils avaient discuté, la fugitive en était venue à une conclusion : elle n’aurait pas d’autre choix que d’utiliser, à nouveau, la materia de manipulation sur Vincent. Après tout, c’était comme ça qu’elle avait réussi la première fois, non ?
De la crosse de son revolver, elle lui fit signe de se tasser vers la gauche. Le Turk s’exécuta et, tout en le guettant, Jessie prit la matéria qui se trouvait dans son tiroir. Les sourcils de l’agent se froncèrent, n’appréciant guère la tournure des évènements.
Cela restait nébuleux, car c’était sa première tentative avec cette materia, et la magie avait bien répondu. Depuis qu’elle avait en sa possession la matéria de manipulation, Jessie avait pris soin de ne pas trop utiliser la boule jaune, sachant qu’on pouvait facilement s’enivrer de son pouvoir. Suivre les traces de Stéphane ne l’intéressait pas. C’était trop facile de sombrer dans la démence et la jeune femme avait cette tendance à devenir rapidement dépendante des choses.
Un sourire narquois se peignit sur le visage du Turk.
- T’es pas si douée, madame la sorcière. T’as pas encore assez de puissance pour utiliser c’truc.
- Han, mais ta gueule toi, je m’en suis bien servie à Costa.
- Mais non. T’as toujours pas compris ? J’étais juste d’accord.
- Qu’est-ce que tu en sais ? fit-elle, même si au final elle n’en savait rien.
Après tout, Vincent était un Turk et tout comme les autres membres de cette élite, avait été longuement entraîné.
- Je vais me rendre. Je peux pas fuir indéfiniment. Je n’ai clairement pas envie de croupir dans la prison de la Shinra, alors si tu m’aimes un tant soit peu, tu vas me laisser cette matéria. Ce sera ma seule façon de m’en sortir.
- Mais c’est stupide, tu sais bien qu’on va t’enlever tout tes effets personnels. Donne-moi la, je vais te la garder et j’irais te la porter plus tard, à l’abri des regards.
Confier la matéria à Vincent aurait pu être une idée, mais la jeune femme refusait de s’en départir pour de nombreuses raisons. Devant le silence de la jeune femme, il ajouta :
- Bordel ! Fais-moi confiance un peu, je peux t’aider.
- Non, tu peux pas. Tu vas aller voir Rufus et lui demander gentiment de me redonner mon poste ?
- C’est ce que tu voudrais ?
- Au point où j’en suis. Rappelle-toi que j’ai été virée avant d’être accuser de haute trahison. Je n’ai jamais voulu ça.
Reniflant de mépris, Jessie croisa ses bras sous sa poitrine, sachant bien que le Turk n’aurait aucune autorité sur Rufus. Et lui aussi le savait, même s’il recevrait tous les honneurs pour avoir débusqué Jessie, ce ne serait pas suffisant. Et s’il se servait de la matéria à son avantage ? Hors de question qu’elle se départît de la matéria. Surtout compte tenu de ce qui allait se produire d’ici les prochaines minutes.
Ce matin-là, très tôt, Rude surveillait la rue depuis la fenêtre de sa chambre. Son associé agissait comme un parfait idiot, préférant faire la fête et ne se préoccupant même pas d’Elena. Heureusement, cette dernière était entrée saine et sauve quelques heures plus tôt. Elle avait mentionné à son partenaire, déjà debout, n’avoir vu aucune trace de leur cible. Étouffant un bâillement elle s’enfouit rapidement sous la couette et sa respiration ralentit légèrement devenant de plus en plus régulière, signe qu’elle dormait déjà, tandis que Rude se versait un café corsé.
Le chauve terminait la dernière gorgée de son breuvage, alors que deux silhouettes se détachèrent de l’aube. Malgré la pluie, les deux individus progressaient plutôt lentement et Rude déposa tranquillement sa tasse sur la surface de bois. Son pouls s’accéléra alors qu’il reconnut Vincent : osait-il rapporter la première fille qu’il avait croisée ou alors ce petit con venait de remplir la mission ? Cette deuxième option, farfelue, lui semblait tout à coup si impossible, mais la démarche de la jeune femme ne pouvait que lui rappeler son ancienne collègue. Baissant légèrement ses verres fumés, qu’il avait déposés sur son nez dès que la noirceur s’était éclipsée, il tenta de capter le regard de la demoiselle.