Les entreprises, première cible de la francophobie américaine
Mercredi 19 février 2003
( LE MONDE)
Les appels au boycottage des produits français se multiplient aux Etats-Unis, à la suite des positions de Jacques Chirac sur l´intervention en Irak. Il est difficile de savoir quel impact ils auront sur les échanges avec le principal partenaire commercial de la France en dehors de l´Union européenne.
New York de notre correspondant
"Le fossé se creuse entre les Américains et les Français. Il ne s´agit pas seulement d´un différend comme souvent par le passé. La France se considère aujourd´hui comme un contrepoids aux Etats-Unis, pas un allié. Cela ne m´étonnerait pas si le boycottage des produits français rencontrait un certain succès." Ces propos étaient tenus, lundi 17 février, par Tucker Carlson, un des éditorialistes de la chaîne de télévision CNN, à l´issue d´un débat musclé sur la France. Le même jour, le concurrent Fox News mettait en avant un sondage réalisé à la fin de la semaine dernière par Scott Polls, montrant que 47 % des Américains ont une opinion défavorable des Français, 26 % favorable et 27 % ne se prononcent pas.
"J´appelle au boycottage de tout ce qui est français, du Perrier au champagne, des produits de luxe aux bérets en passant par les croissants. La seule exception reste le baiser français ( french kiss). Une fois encore, ils nous trahissent. Il faudra bien un jour qu´ils en payent le prix." Le message a été lancé à Nashville, dans le Tennessee, par un chroniqueur radio, Steve Gill. Dans tout le pays, ce type de comportement se reproduit et reçoit un écho, au moins dans les médias. Des dizaines de clubs de femmes républicaines dans le Michigan, au Texas, dans l´Arizona, dans l´Utah, le Nebraska... ont voté des motions demandant à leurs membres de ne plus acheter de produits français, plus particulièrement les cosmétiques et les parfums.
"Arrêtons de consommer du vin, de l´eau minérale et du fromage de France. La même chose pour les Allemands. Si vous êtes riche, vous n´avez pas besoin d´une Mercedes-Benz, achetez une Jaguar, une Cadillac ou une Lincoln. Si vous n´êtes pas riche, vous n´avez pas besoin d´une Volkswagen, une Ford sera aussi bien", écrivait la semaine dernière le tabloïd New York Post dans un éditorial titré "Boycottons nos alliés ingrats". Des restaurants ont retiré les bordeaux et les bourgognes de leur carte, d´autres ont rebaptisé les "french fries" ( frites françaises) "freedom fries" ( frites de la liberté).
Plus sérieusement, à Wall Street, des investisseurs ont refusé, il y a quelques jours, de souscrire à une émission obligataire de 350 millions de dollars ( environ 326 millions d´euros) émise par Legrand, le spécialiste de l´équipement électrique, pourtant en partie contrôlé par le fonds américain KKR.
Le mouvement est né à Washington. Dix-huit parlementaires républicains ( au dernier décompte) réclament des mesures de rétorsion économique contre la France. Dennis Hastert, porte-parole de la Chambre des représentants, veut s´en prendre aux vins et aux eaux minérales."Nous avons servi trop longtemps de punching-ball public à cette nation de troisième rang... La guerre contre le terrorisme et ses sponsors pourrait encore durer cinq, dix, quinze ans. Va-t-il falloir à chaque étape se battre aussi contre la France ? Nous ne devons plus les considérer comme des alliés et leur faire comprendre là ou cela fait mal, au porte-monnaie", a déclaré le représentant républicain de New York, Pete King.
L´administration a pris ses distances. Condoleeza Rice, conseillère de George Bush pour la sécurité nationale, et Don Evans, secrétaire d´Etat au commerce, ont fait savoir qu´ils étaient attachés à la liberté des échanges et opposés à toutes les formes de boycottage."Ce ne serait pas convenable", reconnaissait Mme Rice avec un air pincé sur la chaîne de télévision NBC.
JAMAIS TRÈS EFFICACES
Reste à savoir s´il s´agit d´un mouvement d´humeur, du défoulement de républicains frustrés ou d´une tendance plus profonde. "C´est temporaire, ils reviendront", estime le patron d´une brasserie française à New York dont les tables sont désertées depuis plusieurs jours. Dans le passé, les boycottages n´ont jamais fonctionné longtemps et n´ont jamais été très efficaces. Les victimes sont surtout depuis quelques jours des petits commerces alimentaires et des agences de voyages, la plupart du temps tenus par des Américains. Paris Plus, qui de Dallas organise des vacances en France pour tous les Etats-Unis, traverse une situation difficile."Nous subissons la hausse de l´euro, la crise économique, et maintenant la montée du sentiment anti-français. Nos réservations sont en chute libre", explique John Eselton, le patron de Paris Plus.
Dans les postes d´expansion économique, antennes du ministère au commerce extérieur français, le discours se veut rassurant. Dans les chambres de commerce franco-américaines, les propos sont parfois moins diplomatiques."L´aigreur contre la France n´est pas limitée à Washington, elle est même plus forte dans l´Amérique profonde", souligne Chantal Glass, la directrice de la Chambre de commerce franco-américaine à Chicago."Cela fait 27 ans que je vis aux Etats-Unis, je n´ai jamais vu cela. Personne ne le dit, mais les consulats sont bombardés de lettres, de courriers électroniques et d´appels téléphoniques souvent très désagréables. Les appels au boycottage se multiplient", ajoute-t-elle.
A Miami ( Floride), Günter Kuhn, qui dirige la Chambre de commerce franco-américaine, se montre plus confiant."Une fois la crise irakienne terminée, les choses devraient rentrer dans l´ordre. Entre-temps, cela aura certainement un impact sur les échanges commerciaux, même s´il est toujours difficile de le mesurer." "Je ne crois pas qu´il s´agisse d´un phénomène durable. Mais il ne faudrait pas que les choses aillent trop loin. En cas de veto à l´ONU, cela pourrait vraiment s´envenimer", estime Anthony Smith, président de la French American Foundation à New York. Même sentiment pour Jean-Paul Rivière, le directeur de la Chambre de commerce franco-américaine de Charlotte ( Caroline du Nord)."Il faut conserver son sang-froid. Il y a quelques semaines difficiles à passer."
Pour le moment, les grandes entreprises françaises ne sont pas vraiment affectées ou inquiètes. Elles sont plus préoccupées par la paralysie de l´activité dans la crainte d´une guerre. Les appels au boycottage n´ont aujourd´hui rien de coordonné ou planifié. Il s´agit de prises de position individuelles. Le commerce entre la France et les Etats-Unis n´est pas menacé. Mais il est important. Il s´agit du cinquième marché pour les exportations françaises, le plus important hors de l´Union européenne. En 2002, les ventes de la France aux Etats-Unis ont représenté plus de 28 milliards de dollars ( 26,12 milliards d´euros).
Eric Leser