CHAPITRE 1 : Le portail de l’inconnu
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Partie 2 : Errance
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Il ne sentait plus aucun membre de son corps. Mais il n’y faisait pas attention. Il continuait quand même à avancer, infatigable et inlassable. Tel un zombie en quête de nourriture, il marchait lentement, le regard vide et les bras ballants, à travers cette gigantesque forêt peuplée d’arbres morts dans laquelle il était perdu depuis déjà plusieurs heures. Des heures qui lui paraissaient aussi interminables que des siècles.
Deux choses lui rappelaient qu’il était bien un être humain, et non un robot sans conscience : le bruit de ses pas qui s’enfonçait dans l’épais tapis humide de feuilles mortes, et les petits nuages de buée qui sortaient de son nez et de sa bouche lors de chacune de ses bruyantes expirations. Pour ne pas sombrer dans les abysses de l’abandon qui lui auraient été fatales, il se forçait à rester concentré sur ce phénomène provoqué par la fusion de son haleine chaude et de l’air glacial.
« C’est tout ce que j’ai à faire… Penser à cette fumée qui sort de ma bouche… C’est elle qui me prouve que je suis en vie… », pensa-t-il pour la millième fois en à peine une heure.
A travers les milliards de branches nues qui formaient un dôme menaçant tout autour de lui, il aurait pu percevoir un ciel vide, blanc, et creux. Un ciel sans vie. Mais il préférait garder ses yeux fixés droit devant lui, sans jamais quitter du regard l’horizon démesuré qui annonçait encore une infinie distance à parcourir.
Bien qu’il n’y ait pas de vent, son torse et ses bras nus portaient de nombreuses marques violettes, cicatrices des coups de fouet silencieux que le froid ne cessait de lui donner. De la boue sèche et des morceaux de feuilles étaient collés à ses chaussettes et au bas de son pantalon de pyjama.
L’espace d’une fraction de seconde, il s’imagina s’arrêtant de marcher, puis s’asseyant contre le tronc d’un arbre en attendant que le froid et l’épuisement veuillent bien l’emporter vers un enfer plus chaleureux, où il pourrait redécouvrir le bonheur de disposer d’un corps totalement opérationnel.
- Non ! prit-il le risque de prononcer à voix haute malgré les faibles réserves d’énergie qu’il lui restait. Je ne vais pas mourir… Pas maintenant… Pas comme ça…
Ses auto encouragements ne lui suffiraient plus bien longtemps. Ses jambes étaient en train de ralentir considérablement la cadence, sans qu’il ne puisse rien y faire. Elles n’allaient pas tarder à rendre l’âme. Sentant cela, impuissant, il délivra les larmes qui lui torturaient les yeux depuis son arrivée en ce lieu. Il ne sanglotait pas. Il n’était pas triste, ni même en colère. D’ailleurs, il ne pleurait pas vraiment. Il laissait seulement ses larmes couler le long de son visage vide d’expression.
« Je ne chiale même plus comme un être humain… Autant m’arrêter ici et crever dignement pendant qu’il en est encore temps… », songea-t-il.
Il se laissa alors lourdement tomber à genoux. Immédiatement, il sentit tout son corps en proie à de violentes crampes. Il était en train de payer pour tous les efforts incommensurables qu’il avait fournis au cours de ces dernières heures. Il se pencha alors en arrière, leva la tête au ciel, et poussa un hurlement profond, qui contenait à la fois rage et douleur.
- Pourquoi ? Pourquoi ? POURQUOI ?
Désormais, il pleurait comme seul un Homme savait le faire. Paradoxalement, la sensation qu’il éprouvait lui faisait du bien. Elle lui montrait qu’il n’était pas trop tard pour mourir. Il n’allait pas être obligé de crever. Il allait avoir le droit de mourir…
Lorsqu’il se sentit apaisé, il ferma les yeux et s’allongea sur le ventre. Le parterre de gadoue humide vint s’écraser désagréablement contre son torse et sa joue gauche. Mais il s’en fichait. Plus rien n’avait d’importance.
Dans un effort qu’il pensa être l’ultime, il rouvrit timidement les yeux afin d’avoir une dernière vision du monde. Son cœur bondit sauvagement dans a poitrine, et il laissa échapper un nouveau hurlement, de frayeur cette fois-ci…
A quelques centimètres de lui, était allongée une petite fille blonde toute vêtue de blanc au visage angélique. Elle semblait essayer de lui sourire. Son teint était cadavérique, ses grands yeux clairs injectés de sang, ses traits figés.
- C’est quoi ce truc ? cria-t-il en se remettant rapidement debout, sans même faire attention à toutes ses horribles courbatures qui tentaient pourtant de le rappeler à l´ordre.
Le petit corps sans vie à ses pieds, il ne parvenait pourtant pas à quitter des yeux cet abominable visage. Un visage dont l’expression était indescriptible. Sorte de mélange de peur, de bien-être, de haine, d’amour et de douleur.
Il se mit alors à secouer rapidement la tête de droite à gauche, persuadé qu’il était victime d’une hallucination qui allait disparaître aussi rapidement qu’elle était apparue. Mais lorsqu’il osa relancer un regard furtif, le cadavre était toujours présent. Il décida alors d’en faire le tour pour l’examiner de plus près.
Le derrière du crâne de la petite fille, ainsi que son dos, étaient déchirés sur toute leur longueur par une coupure nette, fine, mais très profonde. Comme si quelqu’un l’avait entaillée d’un seul coup avec une longue lame extrêmement aiguisée, en partant du haut de sa tête jusqu’au creux de ses reins. Une partie de son cerveau dégoulinait sur ses jolies boucles dorées. Son dos était rouge. Rouge de son sang séché.
Il eut tout juste le temps de se retourner pour vomir ailleurs que sur elle. La tête lui tournait, et de violentes convulsions s’emparèrent de lui. A un moment, il crut même qu’il allait perdre connaissance, s’évanouir et mourir étouffé par son propre vomis. Pour éviter cela, il se donna un coup de poing. Il tenta ensuite de calmer ses tremblements et de stopper ses vomissements. Plusieurs minutes furent nécessaires pour qu’il y parvienne.
- Putain de merde ! jura-t-il. C’est quoi ce bordel ? Je suis où, hein ? JE SUIS OU ?
Il s’assit en fondant à nouveau en larmes, cachant sa tête entre ses genoux recroquevillés. Il gémissait.
- Qu’est-ce qu’il m’arrive…
Une colombe perchée sur l’épaule de l’enfant attira son attention. Tout comme le cadavre, il ne l’avait pas vue arriver, et il avait bien l’impression qu’elle venait de nulle part. D’un revers de bras, il sécha ses larmes et se concentra sur le volatile. Cet animal paraissait étrangement bienveillant, et ne manifestait pas une once de faroucherie.
- J’espère que tu n’es pas le signe du mauvais œil, déguisé en animal pur…
Il remarqua alors une enveloppe bleue claire posée à même le sol, près de la colombe. Il s’en empara, la déchiqueta, et en sortit une feuille de papier blanc qui contenait un unique paragraphe somptueusement écrit à l’encre noire. Tandis qu’il commençait à lire, l’oiseau se mit à chanter discrètement.
- « Fredrisch. C’est le cœur lourd et l’âme en peine que je t’annonce que tu n’es plus chez toi. Tu te trouves au seizième siècle, où l’éternelle bataille du bien contre le mal va bientôt connaître son ultime épisode. Le rôle que tu vas avoir lors de ce dernier combat est crucial. Malheureusement, je ne peux pas t’en dire plus pour le moment, et il y a beaucoup d’éléments que tu vas devoir découvrir par toi-même, parfois au prix de choses qui te sont chères. Sache seulement que tu dois t’emparer de l’arme dont je vais te faire cadeau, et que tu vas devoir retrouver, seul, tes quatre camarades, avec qui tu vas devoir défendre le côté clair. L’épée que je vais t’offrir en gage de mon admiration et de ma reconnaissance pour toi t’aidera beaucoup. Elle emplira ton cœur et ton âme de valeurs saines et positives telles que le courage, la fierté et le sens de la justice. Sois fort. »
La lettre ne portait aucune signature. Il la plia en quatre et la glissa dans la poche de son pantalon. Le chant de la colombe avait cessé. Il voulut la contempler à nouveau, mais elle avait disparu, emmenant la petite fille avec elle. A leur place, un petit tas de vêtements propres sur lequel était posée une épée de style chinois dont la lame fine et teintée de reflets légèrement bleutés devait mesurer un peu plus d’un mètre.
De sa main droite, Fredrisch s’empara du pommeau en bois blanc. Une intense vague d’énergie chaude et bénéfique prit possession de lui. Ses crampes, ses courbatures, sa fatigue et son amertume disparurent peu à peu pour laisser place à une puissante sensation de bien-être, de renouveau et de courage. Toutes ses émotions négatives le désertaient.
- Ca fait du bien…
L’arme était très légère, et souple. Tout en donnant quelques coups rapides qui fendirent l’air glacé qui avait failli, quelques minutes plus tôt, avoir raison de lui, Fred se dit qu’il allait facilement pouvoir la manier d’une seule main lors de ses futurs combats.
- Parfait, déclara-t-il froidement en continuant d’amuser l’agilité de sa lame dans le vide. Je suis en pleine forme, j’ai déjà confiance en cette arme fabuleuse, et j’ai terriblement envie de donner des méchantes fessées à ces grands méchants loups à cause de qui je suis ici, à cause de qui j’ai presque failli périr. Préparez-vous à vous battre, les gars ! Et surtout, préparez vos mouchoirs, car Fred va vous étriper jusqu’au dernier…
Lorsqu’il eut fini son petit enchaînement improvisé, il prit le tas de linge blanc sous son bras gauche, et se mit à courir à vive allure.
- Je me changerai plus tard ! Pour le moment, j’ai des camarades à retrouver et des ennemis à massacrer !