"Le changement climatique global : une controverse étendue
Les débats sur le changement climatique global qui éclatent à la fin des années quatre-vingt présentent un certain nombre de caractéristiques qui les distinguent des controverses habituellement étudiées en sociologie des sciences et des techniques. Tout d´abord, les enjeux ont une ampleur considérable. Ainsi, si un consensus venait à se dégager autour des scénarios les plus catastrophistes, alors il faudra organiser à brève échéance la transformation de secteurs industriels entiers, trouver des mécanismes institutionnels qui puissent permettre l´implication d´un nombre conséquent de pays, décider des modalités d´attribution des responsabilités, mettre au point des procédures de réparation, etc. Ce sont là des problèmes qui, non seulement dépendent de l´issue des controverses scientifiques au sens strict (quels sont les facteurs à prendre en compte, et comment modéliser leurs effets ?) , mais font eux-mêmes l´objet de vifs débats politico-économiques. Ensuite, les rapports réglés qui existent dans la plupart des secteurs entre la recherche scientifique de base, la recherche appliquée, le milieu industriel, le monde politique et le grand public, tendent à voler en éclats dès lors que l´on touche aux questions environnementales, et tout particulièrement à celles qui, comme le changement climatique, supposent des échelles de temps et d´espace importantes. Ce court-circuit se manifeste par le fait qu´à tous les niveaux, arguments politiques, économiques et scientifiques se mêlent inextricablement. Situation encore compliquée par la multidisciplinarité des problèmes soulevés : la multiplicité des facteurs susceptibles d´agir sur le changement climatique et de leurs interactions fait qu´aucune discipline scientifique “ dure ” ne peut prétendre, à elle seule, régler la question. Plus encore, l´élaboration de scénarios alternatifs et la mise en place de solutions supposent l´intervention de disciplines comme l´économie, les sciences politiques et juridiques ou la sociologie qui, elles-mêmes, doivent modifier leurs outils d´analyse pour être capables d´appréhender ces phénomènes nouveaux (et notamment pour définir des critères de décision dans une situation où le nombre et la variété des facteurs génèrent une incertitude irréductible). Enfin, aux côtés des acteurs traditionnels que sont les scientifiques et les politiques, interviennent également les associations écologistes, les médias, de sorte que l´opinion publique se trouve mobilisée et représentée sous des formes diverses. Depuis, des dispositions en matière de coordination scientifique et politique internationale ont été prises (au travers de l´IPCC et lors du Sommet de Rio notamment), dispositions qui, par les modalités mêmes de la réflexion qu´elles proposent, ont accentué certains traits de la controverse. En particulier, le caractère durablement étendu des débats et l´incertitude qui pèse sur leur issue semble spécifique à ce genre de controverse, dont nous avons d´autres exemples avec la crise de la vache folle, le traitement des déchets nucléaires ou l´utilisation d´organismes génétiquement modifiés dans l´alimentation.
La recherche dont ce bref résumé présente quelques-uns des résultats était centrée sur l´analyse de la médiatisation de la controverse sur le changement climatique global. La médiatisation de la controverse présentait en effet un double intérêt. D´une part, qu´ils soient généralistes ou spécialisés, les médias ont participé activement à l´extension des débats en les portant sur la place publique. D´autre part, face aux valses-hésitations des experts et des décideurs, de nombreuses voix se sont élevées pour que la presse soit plus que jamais objective et critique, qu´elle exerce sa mission civique d´information du public et de formation de l´opinion. L´objectif de la recherche était d´analyser ce double travail de la presse, double travail dont on peut supposer qu´il a une influence sur le développement même de la controverse. La recherche s´est déroulée en deux phases :
- 1°) dans un premier temps, on a cherché à répondre aux questions suivantes : comment les controverses sur le changement climatique sont-elles mises en scène dans les médias ? quels sont les phénomènes et les problèmes traités ? quels sont les acteurs et les facteurs impliqués ? leurs positions relatives ont-elles évolué au cours du temps ? Cette cartographie des controverses avait d´abord un intérêt pratique de recension des points de vue exprimés dans les différents médias nationaux et internationaux, et d´identification des moments charnières de l´histoire de ces débats. Elle devait ensuite permettre de dresser un panorama des relations entre les mondes scientifiques et politiques telles qu´elles sont appréhendées dans les médias. En d´autres termes, l´hypothèse était que loin d´être des écrans transparents au travers desquels le “ public ” voit ce qui se passe dans les arènes scientifiques et politiques, mais loin aussi d´être des manipulateurs qui “ montent des affaires ” indépendamment de leurs expressions dans d´autres lieux, les médias constituent des “ forums ” particuliers au sein desquels science et politique s´articulent de façon originale ;
- 2°) une fois mis à plat les thèmes abordés par les différents journaux, on a adopté, dans un deuxième temps, une démarche résolument transverse. L´hypothèse était que le recueil et l´organisation des informations effectués par chaque média s´appuient sur - et contribuent à une forme particulière de mobilisation de l´“ opinion publique ”. Cela a pour corollaire que le travail de sensibilisation du “ public ” à tel problème particulier ou à tel autre ne peut faire l´économie d´un travail conjoint de représentation de ce “ public ”. Ce sont les modalités concrètes de cette sensibilisation et de cette représentation du “ public ” qu´on a analysées, de façon à comprendre comment les médias font des controverses sur le risque climatique des sujets de préoccupation pour “ tout un chacun ”, ménageant ainsi un espace de réflexion qui déborde les seules sphères académiques et politiques.
Cartographie des controverses mises en scène dans les médias
Ce texte rend compte de la première phase de la recherche. Concrètement, la cartographie des controverses nécessite le recours à des outils permettant d´analyser un grand nombre d´informations. On a utilisé ici le logiciel de traitement statistique de fichiers bibliographiques Leximappe, qui a fait ses preuves en matière de suivi des controverses scientifiques. Leximappe étant conçu pour analyser de la littérature, on s´est limité, dans cette partie, à la presse écrite nationale et étrangère (quotidiens, revues de vulgarisation scientifique, périodiques destinés au monde industriel, etc.) accessible au travers des banques de données, l´informatisation des documents étant un préalable à l´utilisation de Leximappe. Leximappe est une méthode quantitative d´analyse de contenu d´un corpus de textes. Dans un ensemble de documents indexés, chacun, par des mots-clés, Leximappe repère les mots-clés les plus fréquemment associés entre eux. De la même façon que l´on tient les mots-clés indexant un document comme représentatifs du contenu de ce document, on considère que les associations de mots relevées par Leximappe figurent des thèmes dont traite tout ou partie du corpus de départ.
Cette présentation se limitera à l´analyse des thématisations du risque climatique que donnent deux médias : l´AFP et Le Monde. L´AFP occupe une place particulière en ce qu´elle constitue un quasi-monopole de fait sur le marché français de l´information primaire. Parce qu´elle alimente la plupart des maisons de presse, elle constitue un point privilégié par rapport auquel comparer d´autres médias. On verra que si le risque climatique apparaît comme un problème protéiforme au travers des dépêches de l´AFP, Le Monde le présente de façon plus univoque. Dans le prolongement des analyses politiques qui font sa réputation, Le Monde porte une attention particulière à certaines expertises sur le risque climatique.
Le risque climatique à travers les dépêches de l´AFP : un problème protéiforme
Compte tenu du nombre de dépêches de l´AFP qu´on a identifiées (552 dépêches sur l´“ effet de serre ” entre 1986 et 1993), une analyse Leximappe de leur contenu paraissait toute indiquée. En pratique, un certain nombre de difficultés a conduit à restreindre l´analyse. En effet, dans la base de données de l´AFP, les dépêches se présentent sous forme de textes pleins. Dans un premier temps, il a donc fallu les faire indexer. L´indexation de la langue française soulevant des problèmes particuliers, il a ensuite fallu “ nettoyer ” le fichier de mots obtenu. Devant l´ampleur du travail, on a décidé de se limiter aux 166 dépêches diffusées en 1988 et en 1989. Le choix de ces années n´est pas fortuit : d´une part, le nombre de documents concernés donne un sens à une analyse statistique ; d´autre part, contrairement à 1992 - autre année faste mais largement centrée sur le Sommet de Rio -, le contenu des dépêches de 1989 est apparu a priori moins homogène. L´analyse Leximappe, résumée par le diagramme ci-dessous, confirme cette intuition. "
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