Bah précurseur des lumières ?
Un précurseur des Lumières?
«On a voulu faire de La Bruyère une sorte de réformateur, de démocrate, un "précurseur de la Révolution française". Les passages abondent dans son livre où l´on voit qu´il partage, au contraire, et qu´il accepte toutes les idées essentielles de son temps, en politique comme en religion. Il critique les abus, mais il respecte les institutions. Il reconnaît même que certains maux sont inévitables. Il avait trop l´amour de son art pour être un révolté, et, comme l´a remarqué Nisard, il ne pouvait haïr ce qu´il peignait si bien. Ceci posé, il reste que le ton des Caractères est presque constamment celui de la plus mordante satire. Il v avait en La Bruyère un mélange singulier d´orgueil et de timidité, d´ambition secrète et de mépris pour les ambitieux, de dédain des honneurs et de conscience qu´il en était digne; il ressentit profondément, malgré son affectation d´indifférence stoïcienne, l´inégalité de son mérite et de sa fortune. Et son grand grief contre la société du XVIIe siècle est précisément de ne pas faire sa place au mérite personnel. "Domestique" de ces Condé, dont nous avons indiqué d´après Saint-Simon le caractère détestable, il eut plus qu´un autre à se plaindre de la morgue des grands et de leur injustice à l´égard d´hommes "qui les égalent par le cœur et par l´esprit et qui les passent quelquefois". Doué d´une sensibilité profonde et délicate, qui nous est attestée par certaines de ses réflexions sur l´amour et sur l´amitié, il n´est pas étonnant si La Bruyère, dont les instincts naturels étaient constamment froissés, finit par concevoir quelque amertume contre l´injustice du sort et l´épancha dans son livre.
Son humeur aigrie fut admirablement servie par un style incisif, âpre, nerveux, hardi jusqu´à la brutalité. Sa phrase, courte, brusque, saccadée, est déjà celle du XVIIIe siècle; le réalisme de l´expression, la crudité de certains traits, la tendance à peindre l´extérieur, les gestes des personnages, sont presque du XIXe. Et il nous ressemble encore par un trait qui le distingue de ses contemporains; il est le premier écrivain pour qui le style ait eu une valeur propre, indépendante du sujet. Il est le premier en date des stylistes. Et je ne sais s´il est le moins philosophe des moralistes français, mais il en est assurément le plus littérateur.»
PAUL SOUDAY, article "La Bruyère", La Grande Encyclopédie, tome 21e, La Grande Encyclopédie, Paris, Société anonyme, n.d. (début 20e)