"Tu tends l´argent à l´homme puis descends.
Les vieux escaliers rouillés semblent gémir à mesure que les marches sales sont foulées. Une vieille peinture triste et orangée recouvre la rampe d´acier écaillé.
L´obscurité est dense et épaisse. Et les souffles chauds des entrailles de la terre, refoulent et emplissent l´air humide.
Tu suffoques dans cette chaleur putride et fetide.
Et plus tu t´engouffres aux creux des enfers, plus les cris retentissent, t´attirant.
Comme un papillon que la lumière appelle.
Inexorablement.
Ces escaliers vivants, grinçants, sont souffrants.
Les hurlements redoublent de puissance.
Toujours ce vent insupportable, qui émane des fosses telluriques.
Cratère d´une faune sauvage et frénésique.
Tu creuses ce gouffre infernal.
Chaque pas te rapproches de la folie.
Alors, quand tu arrives, cris, violence, incompréhension se mèlent avec confusion.
Puis, le combat.
Ce pauvre homme, pliant sous les coups violents, saccadés, enchainés.
Quel est le donateur de toute cette rage, de toute cette haine ?
Décadente Chunyan evidemment.
Une femme très belle au tein de safran.
Amerindienne visiblement.
Un pantalon de cuir moulant.
Un corsage aux franges ondoyantes.
Un chapeau de feutre sombre.
Dans cette noirceur, ce visage jeune et ravissant, souligné par un sourire charmant.
Quelquechose d´effrayant pourtant.
Un regard inexpressif, soustrait de toutes émotions, exempte de touts sentiments.
Lourds sont les antécédents, apparemment.
Aucun éclat scintillant.
Le regard d´une statue, figé vraisemblablement.
Une lumière éteinte, étouffée par une haine malsaine.
Violence indue.
haine accrue.
Encore une enfant.
Le pauvre homme ne tient presque plus, elle fond sur lui comme l´aigle des plaines lointaines.
Celui de son enfance, avec sa noblesse, elle s´en souvient.
Et toujours ce regard oublié et attristé.
Elle se saisit de son visage, et son genoux heurte le malheureux.
Il titube, vacille.
Continuellement chancelant.
C´est terrible.
C´est ce que tu ressens.
Tu le penses.
Une mise à mort.
Publiquement.
Quoi de plus affreux ?
Tu ne vois pas.
Surtout quand la foule assoiffée et aveuglée supporte cette atrocité.
Alors cet homme en retrait, ne prend conscience de ses actes violents.
Son père, peut-être.
Ou bien son amant.
Coiffé d´un chapeau similaire, de couleur différente et de style texan.
Une veste tannée et usée.
Il abaisse son pouce vers le sol.
Quand sonne le glas, en quelque sorte.
Entend il retentir le carillon glacial qui annonce son heure.
Il faut croire que non.
Ce sourire charmeur, ces grands yeus absents, elle le laisse choir doucement au fond des abîmes assombries.
Et l´homme semble se noyer dans les crevasses obscures.
Sombrant au coeur des enfers.
Hadès l´invitant, à gouter ses flammes lêchantes.
Tu restes bouche bée.
Le souffle coupé.
Du dégoût, de la haine se développant.
La foule, cette bête grognante.
Spectacle inhumain applaudit par Cerbère.
Toute cette haine.
Toute cette violence.
La loi des poings.
Est-ce le remède aux maux du monde ?
Oui.
Tu n´en connais de plus convaincant.
Il en existe d´autre cependant.
Tu sais la caution que tu verses aux propriétaires de ce mal. Cette contribution te brûle pour chaque coup assené.
Quel autre onguent subsiste pour appaiser ce feu ardent qui consumme nos gens ?
Alors, tu relèves le défi, enfin.
Tu es mal à l´aise.
Son regard te pénétrant, mais tu restes confiant.
Tu ne peux discerner ses pensées.
C´est un regard torturé, perturbé.
Pourtant plus fragile que celui d´une poupée.
Ce n´est même pas de la cruauté.
Pied à terre, le combat s´amorce.
Serait-elle démente ? Inconsciente ? Insouciante ?
Elle cogne dur.
Mais tu n´es pas ce précédent adversaire.
Tu es bien plus téméraire.
Toi aussi, tu deviens ce fauve indompté aux sens affutés.
L´excitation te gagne.
C´est prenant.
Sacrément.
Le reste n´est plus.
La foule furieuse, les escaliers gémissants, les abysses ténébreuses.
Tout cela disparaît, s´estompe.
Il ne reste que toi et elle.
Ce n´est même plus une lutte.
C´est une danse grâcieuse.
Une valse.
Ou le tango des guerriers.
Encore cet aigle des plaines lointaines.
Mais tu attends, tu feins l´ignorance comme le crotal enfoui sous un tapis de sable brûlant.
Tu attends.
Tu attends.
Plus près.
Encore.
Elle arrive.
Les cerres du griffon se rapprochent.
Ton poing se tend.
Bien trop puissant pour Chunyan.
Pour cette malheureuse enfant.
Elle s´envole puis chute dans l´océan des noirceurs.
Ultime reflexe, elle se rattrappe.
Elle te regardes, le visage souriant.
Elle n´implore pas.
De toute façon, elle est condamnée, elle attend son jugement.
Elle se sait morte, éteinte comme un cierge dans le vent soufflant.
Mais tu n´es pas ce fauve, encore moins ce serpent.
Tu es simplement humain, bien vivant, bien pensant.
Tu l´arraches au trépas.
Son expression change.
La tristesse vient nuancer son regard.
Tu es compatissant ?
Non, evidemment.
Et dans cet instant, tu disparais sous les cris hurlants.
Le vieil indien te remerciant.
D´avoir épargner Chunyan, son enfant."
L´axiomatique.