La plan que tu as adopté me semble assez mauvais au regard d'un sujet dont l'antithèse ne saurait être aussi tranchée sous peine de rendre le devoir stérile : la création littéraire et le plaisir qu'elle engendre ne sauraient être résumés aux personnages, aussi exceptionnels soient-ils. C'est somme toute assez évident. Tenter de remettre en cause cette évidence serait à la fois beaucoup trop simpliste et réducteur. A mon sens, tu devrais plutôt étudier l'émotion littéraire en tant que telle afin d'expliciter ensuite la contribution essentielle du ou des héros au "plaisir du texte" (R. Barthes) que le lecteur s'attend à ressentir. Etant donné que tu recherches principalement de l'aide à propos du second aspect, c'est surtout sur ce dernier que je vais mettre l'accent.
On pourrait alors s'appuyer sur la célèbre assertion d'André Bellesort : "Le succès des romans repose sur notre éternel besoin qu'on nous raconte des histoire où nous nous reconnaissons tels [...] que nous voudrions être." Cette reconnaissance passe naturellement par l'identification à des héros que nous voudrions être.
Les héros de roman sont bien souvent exceptionnels. C'est précisément à cet égard que nous réussissons à percevoir l'émotion littéraire. Les personnages de roman sont l'incarnation de valeurs supérieures, ils disposent de toutes les puissances physiques et intellectuelles que la vie nous refuse : Lancelot, d'Artagnan, Vautrin, Jean Valjean, Sherlock Homes en sont des exemples... Ces personnages sont libres; ils ne sont pas enchaînés aux innombrables problèmes du quotidien comme nous pouvons l'être. On rêverait d'être à leur place, d'entretenir les forces de la fiction et d'être entraîné dans l'élan romanesque. On rêverait de connaître et de partager leurs aventures, de vivre loin de cette routine monotone qui définit notre existence. La vie unifiée du héros contraste sensiblement avec la nôtre en ce qu'elle s'oppose à notre existence fragmentaire. Le héros ne fait effectivement qu'un avec lui-même. Il peut être cruel ou adorable; il peut décider de faire le bien autour de lui comme il peut décider d'engendrer les pires maux. Il va jusqu'au bout de ses possibilités, et tend ainsi vers sa propre réalisation. Rarement sujet aux défaillances, le héros a la chance de pouvoir être ce qu'il veut être. Il réunit à la fois le Subtil et le Fort, il en est pour ainsi dire la synthèse. C'est en cela qu'il est véritablement attrayant, et qu'il stimule vigoureusement l'onirisme romanesque.
Au-delà de cette authenticité exceptionnelle permettant au lecteur de connaître la rêverie romanesque, le héros définit aussi un point de vue d'où le lecteur peut se placer afin de découvrir et d'apprendre au fur et à mesure : le héros devient alors le référentiel de la découverte, du plaisir romanesque : "Le thème de tout roman, c'est le conflit d'un personnage romanesque avec des choses et des hommes qu'il découvre en perspective à mesure qu'il avance, qu'il connaît d'abord mal, et qu'il ne comprend jamais tout à fait" (Alain, Système des Beaux-Arts). Dans cette conception assez fortement centrée du roman, un personnage essentiel tient lieu de point de vue. Ce point de vue est d'autant meilleur que le personnage est jeune et ignorant, qu'il a tout à découvrir. Perceval dans Le conte du Graal, les enfances des Grieux dans Manon Lescaut, les enfances de Julien Sorel dans Le Rouge et le Noir, les enfances d'Amaury dans Volupté, les enfances de Jérôme dans La Porte étroite, les enfances d'Antoine et de Jacques dans Les Thibault en sont d'excellents exemples. On perçoit l'entière singularité du roman au travers de ces personnages grâce auxquels on apprécie finalement l'ensemble de l'oeuvre, tel est le second aspect de la chose.
Ces deux caractéristiques induisent inévitablement des conséquences romanesques : elles permettent au lecteur d'acquérir une meilleur compréhension du héros est du monde, et cet approfondissement contribue indéniablement au plaisir du texte cher à Roland Barthes. Le personne n'est-il que le fruit d'un monde auquel il appartient (roman naturaliste) ? A l'inverse, ne domine-t-il pas ce monde qu'il forme à ses désirs (roman de cape et d'épée) ? Alain montre que le héros romanesque est jeté dans un univers qu'il se doit de découvrir : tout roman est alors plus ou moins une "éducation sentimentale", mondaine ou religieuse : en témoignent par exemple les éducations de Julien Sorel, de Rastignac, de Mme Bovary et de Bernard dans Les Faux-Monnayeurs...
En définitive, il est évident que le héros contribue pour beaucoup à la rêverie romanesque, à l'émotion littéraire; au plaisir de lire, en somme. Il en est même parfois la clé de voûte. Or, ce dernier ne peut se suffire à lui-même. Le monde qu'il occupe et les rapports qui le définissent sont d'évidence aussi primordiales que lui, et par conséquent ils ne sauraient être exclus de la création littéraire. En effet, le personnage de roman ne serait que néant s'il était détaché de ces éléments, et dans de telles circonstances, le plaisir du texte serait définitivement inaccessible.