Bonjour,
L'usage que font les écrivains des mots est bien sûr central. Dans tout dictionnaire qui se respecte (je pense notamment au dictionnaire de l'Académie et au GRAND Robert, le Littré aussi...), un auteur est la plupart du temps cité pour attester du sens ou de l'un des sens d'un mot. Mais le sens que les écrivains donnent aux mots relèvent essentiellement du sens qu'on leur donne dans la langue orale...
Arbitraires, ces sens ? Oui et non. Prenons quelques exemples. Pourquoi le mot "mère" signifie-t-il ce qu'il signifie ? Parce qu'il provient, évidemment, du mot latin "mater" qui a le même sens. mais pourquoi "mater" a-t-il ce sens-là ? Parce qu'il provient du grec "mèter", qui a le même sens. mais pourquoi "mèter" a-t-il ce sens-là ? Parce qu'il vient de la racine indo-européenne *mater- (cf. ici : http://www.utexas.edu/cola/centers/lrc/ielex/X/P1228.html ). C'est sans doute la racine première du mot. Est-elle arbitraire ? C'est la question. Je ne sais même pas si elle tranchée. Je t'avouerai humblement que je ne suis pas assez savant pour le dire. Mais il se peut que le phonème /mater/ (excuse-moi, je ne peux pas utiliser l'alphabet phonétique ici, mais je parle bien du phonème et non du graphème - l'indo-européen ne s'est de fait jamais écrit), il se peut que ce phonème ait un rapport avec le "sème", c'est-à-dire la charge sémantique du mot, même si ce rapport n'est pas évident.
Le rapport entre sème et phonème est en revanche avéré pour un certain nombre de mots, à savoir les mots de formation onomatopéique. Par exemple "chuchoter". C'est clair. Ici le phonème (avec double chuintante) EXPRIME littéralement le sens qui lui est lié. Enfin, pas totalement quand même. Le mot "chuchoter" est constitué de deux morphèmes : "*chuchot" et "*er". Seul le premier (morphème dit "lexical") est onomatopéique ; le second (morphème dit "grammatical") ne fait qu'exprimer une catégorie grammaticale ; celui-ci sert est un suffixe servant à former des verbes (du 1er groupe). Il y a de fortes chances pour que ce genre de morphème soit totalement arbitraire...
D'un point de vue graphique les choses sont compliquées aussi. Dans l'alphabet latin qui est le nôtre, la lettre A provient de la lettre grecque A (alpha)... qui elle-même vient du aleph de l'alphabet hébreu, lettre qui représentait une tête de taureau et qui originellement signifiait "boeuf" ou "taureau". Maintenant, est-ce que, dans tous les mots français où l'on trouve la lettre A, il y a peu ou prou, étymologiquement, l'idée de boeuf, ensevelie avec le temps par toute une kyrielle de glissements sémantiques ? C'est toute la question. Ce n'est sans doute pas tout à fait impossible. Je ne suis là encore pas assez savant pour répondre. Mais en tout cas il y a sans doute moins d'arbitraire dans tout cela qu'il n'y paraît.
J'ai du mal à concevoir que l'arbitraire ait pu prévaloir dans la CREATION d'une langue... Imaginons-nous les premiers hommes observant... la pluie. N'auront-il pas tendance, pour la nommer, à créer un mot qui, d'un point de vue phonétique, exprime plus ou moins, sous tel ou tel aspect, l'IDEE de la pluie ? Enfin, ceci est une analyse tout à fait personnelle, qui vaut ce qu'elle vaut.
Un dernier mot sur le caractère polysémique des mots. Les mots s'enrichissent, à partir d'un sens premier, de sens nouveaux, différents, mais jamais arbitraires. En latin, "musculus" signifie d'abord "petite souris". Il a fini par signifier "muscle", et le mot français en provient directement. Pourquoi ? Parce qu'un muscle, lorsqu'il est tendu, est comme une petite souris sous la peau. Je prends cet exemple à dessein : car à première vue, le glissement sémantique ne se comprend guère aisément. Pourtant le rapport est réel ; le glissement sémantique se fait par ANALOGIE. On dira volontiers que c'est "tiré par les cheveux" (ou poétique, si l'on préfère !), mais en tout cas ce n'est pas arbitraire.
Parfois ce sont des rapports de CORRELATION. En grec, "spondai" signifie les "libations". Par extension, il en vint à signifier la "trêve", parce qu'on avait l'habitude de faire des libations pour sceller une trêve dans une guerre. Souvent aussi des rapports de cause à effet. Souvent aussi des métonymies... "verre" dans l'expression "boire un verre"... des synecdoques : une "voile" pour désigner un bateau... Dans ces cas-là, ce sont des figures de style qui s'usent et finissent par être "lexicalisée", comme on dit. De même les "pieds" d'une chaise : sorte de personnification à l'origine.
Bref, les langues vivantes sont... vivantes. Le français est vivant. Dans ces conditions, nos chers "Immortels", les académiciens, ont pour rude tâche de trouver le juste milieu entre deux devoirs : d'une part, laisser vivre la langue, ne pas l'asphyxier dans ses évolutions sémantiques (et sans doute aussi syntaxiques et orthographiques ; enfin ce n'est pas le sujet), et d'autre part, FIXER la langue, sans quoi la communication ne serait plus possible...
Cordialement.