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linguistique

fabtueur
fabtueur
Niveau 8
21 février 2012 à 22:32:00

Qu'est-ce qui crédite exactement la définition d'un mot plutôt qu'une autre ? La tradition ? le fait que plusieurs grands écrivains à une époque donnée utilisaient une certaine définition d'un mot légitime le sens attribué à ce mot arbitrairement ?
Et si la langue est construite d'une manière si aléatoire. Ses limites sont d'autant plus contraignantes non ? Pour la philosophie par exemple, où chaque mot aurait son importance et pourtant on sait très bien que les contradictions que créent les mots par leur polysémies ne permet pas de créer un réel raisonnement rigoureux. J'avoue ne pas très bien comprendre.

Quelques pistes de réflexions pour moi ?
s'il vous plaît ?

fabtueur
fabtueur
Niveau 8
22 février 2012 à 13:02:23

petit :up:

Pseudo supprimé
Pseudo supprimé 22 février 2012 à 14:24:22

Bonjour,

L'usage que font les écrivains des mots est bien sûr central. Dans tout dictionnaire qui se respecte (je pense notamment au dictionnaire de l'Académie et au GRAND Robert, le Littré aussi...), un auteur est la plupart du temps cité pour attester du sens ou de l'un des sens d'un mot. Mais le sens que les écrivains donnent aux mots relèvent essentiellement du sens qu'on leur donne dans la langue orale...

Arbitraires, ces sens ? Oui et non. Prenons quelques exemples. Pourquoi le mot "mère" signifie-t-il ce qu'il signifie ? Parce qu'il provient, évidemment, du mot latin "mater" qui a le même sens. mais pourquoi "mater" a-t-il ce sens-là ? Parce qu'il provient du grec "mèter", qui a le même sens. mais pourquoi "mèter" a-t-il ce sens-là ? Parce qu'il vient de la racine indo-européenne *mater- (cf. ici : http://www.utexas.edu/cola/centers/lrc/ielex/X/P1228.html ). C'est sans doute la racine première du mot. Est-elle arbitraire ? C'est la question. Je ne sais même pas si elle tranchée. Je t'avouerai humblement que je ne suis pas assez savant pour le dire. Mais il se peut que le phonème /mater/ (excuse-moi, je ne peux pas utiliser l'alphabet phonétique ici, mais je parle bien du phonème et non du graphème - l'indo-européen ne s'est de fait jamais écrit), il se peut que ce phonème ait un rapport avec le "sème", c'est-à-dire la charge sémantique du mot, même si ce rapport n'est pas évident.

Le rapport entre sème et phonème est en revanche avéré pour un certain nombre de mots, à savoir les mots de formation onomatopéique. Par exemple "chuchoter". C'est clair. Ici le phonème (avec double chuintante) EXPRIME littéralement le sens qui lui est lié. Enfin, pas totalement quand même. Le mot "chuchoter" est constitué de deux morphèmes : "*chuchot" et "*er". Seul le premier (morphème dit "lexical") est onomatopéique ; le second (morphème dit "grammatical") ne fait qu'exprimer une catégorie grammaticale ; celui-ci sert est un suffixe servant à former des verbes (du 1er groupe). Il y a de fortes chances pour que ce genre de morphème soit totalement arbitraire...

D'un point de vue graphique les choses sont compliquées aussi. Dans l'alphabet latin qui est le nôtre, la lettre A provient de la lettre grecque A (alpha)... qui elle-même vient du aleph de l'alphabet hébreu, lettre qui représentait une tête de taureau et qui originellement signifiait "boeuf" ou "taureau". Maintenant, est-ce que, dans tous les mots français où l'on trouve la lettre A, il y a peu ou prou, étymologiquement, l'idée de boeuf, ensevelie avec le temps par toute une kyrielle de glissements sémantiques ? C'est toute la question. Ce n'est sans doute pas tout à fait impossible. Je ne suis là encore pas assez savant pour répondre. Mais en tout cas il y a sans doute moins d'arbitraire dans tout cela qu'il n'y paraît.

J'ai du mal à concevoir que l'arbitraire ait pu prévaloir dans la CREATION d'une langue... Imaginons-nous les premiers hommes observant... la pluie. N'auront-il pas tendance, pour la nommer, à créer un mot qui, d'un point de vue phonétique, exprime plus ou moins, sous tel ou tel aspect, l'IDEE de la pluie ? Enfin, ceci est une analyse tout à fait personnelle, qui vaut ce qu'elle vaut.

Un dernier mot sur le caractère polysémique des mots. Les mots s'enrichissent, à partir d'un sens premier, de sens nouveaux, différents, mais jamais arbitraires. En latin, "musculus" signifie d'abord "petite souris". Il a fini par signifier "muscle", et le mot français en provient directement. Pourquoi ? Parce qu'un muscle, lorsqu'il est tendu, est comme une petite souris sous la peau. Je prends cet exemple à dessein : car à première vue, le glissement sémantique ne se comprend guère aisément. Pourtant le rapport est réel ; le glissement sémantique se fait par ANALOGIE. On dira volontiers que c'est "tiré par les cheveux" (ou poétique, si l'on préfère !), mais en tout cas ce n'est pas arbitraire.

Parfois ce sont des rapports de CORRELATION. En grec, "spondai" signifie les "libations". Par extension, il en vint à signifier la "trêve", parce qu'on avait l'habitude de faire des libations pour sceller une trêve dans une guerre. Souvent aussi des rapports de cause à effet. Souvent aussi des métonymies... "verre" dans l'expression "boire un verre"... des synecdoques : une "voile" pour désigner un bateau... Dans ces cas-là, ce sont des figures de style qui s'usent et finissent par être "lexicalisée", comme on dit. De même les "pieds" d'une chaise : sorte de personnification à l'origine.

Bref, les langues vivantes sont... vivantes. Le français est vivant. Dans ces conditions, nos chers "Immortels", les académiciens, ont pour rude tâche de trouver le juste milieu entre deux devoirs : d'une part, laisser vivre la langue, ne pas l'asphyxier dans ses évolutions sémantiques (et sans doute aussi syntaxiques et orthographiques ; enfin ce n'est pas le sujet), et d'autre part, FIXER la langue, sans quoi la communication ne serait plus possible...

Cordialement.

fabtueur
fabtueur
Niveau 8
22 février 2012 à 16:22:10

Merci, c'est gentil d'avoir tant développé.

j'ai plusieurs questions.

En fait je viens de remarquer que j'avais une définition exagérée du mot arbitraire.
L'évolution de la langue ne semble pas si arbitraire oui.
Mais elle est aléatoire non ? En fait c'était ma vraie question. Dans le sens où une génération d'hommes de même culture ont choisi l'interprétation de la souris sous la peau plutôt qu'une autre (dans cet exemple). Oui il y a un fondement naturel.

Ce n'est pas arbitraire mais opportuniste d'avoir construit la langue comme telle non ?

Je me suis dit que cette construction pouvait entraîner des difficultés, non pas de communication, mais de raisonnements.

Et alors je me suis demandé: comment pouvait-on admettre pouvoir construire des raisonnements rigoureux (à travers la philosophie ou de nombreuses autres sciences sociales par exemple) avec une langue contruite de cette manière. (en tirer des principes dits raisonnés etc..)

Pseudo supprimé
Pseudo supprimé 22 février 2012 à 17:14:09

Je dirais que si le glissement de sens petite souris > muscle a pu s'imposer parmi les nombreux locuteurs d'une même langue à un moment dans l'histoire de cette langue, c'est que l'analogie était évidente pour tous.

Certes, on pouvait sans doute faire d'autres analogies. On aurait pu appeler un muscle "fortitudo" (la "force" en latin) par une sorte de métonymie entre la force elle-même et son fondement physiologique, en quelque sorte. Mais sans doute cette analogie était-elle moins... convaincante. La plupart des hommes, lorsqu'ils voyaient un muscle, pensaient sans doute à une petite souris : c'est donc "musculus" qui s'est imposé. C'est en ce sens qu'il n'y a pas vraiment d'arbitraire ni d'aléatoire, à mon sens. Cette évolution sémantique montre au contraire une certaine convergence, congruence des esprits humains.

Cela étant dit, tout est aussi une question de culture, j'en conviens. Il va sans dire qu'un tel glissement de sens n'eût pas été possible dans un pays où il n'y avait pas de souris... Plus généralement (et surtout moins trivialement, parce que l'exemple de la petite souris...), la langue est le produit d'un certain mode de pensée, d'une certaine conception (philosophique...) du monde. Je prendrai un exemple tiré du grec. Il faut savoir que "cosmonaute" et "cosmétique" ont la même racine, ce qui n'est là encore pas évident d'un point de vue sémantique. En grec, "kosmos" est d'abord un adjectif signifiant "propre ; bien ordonné". Par extension, il s'est substantivé et a acquis le sens de "monde". Parce que pour les Grecs, le monde était bien ordonné, bien proportionné, un monde où rien n'est laissé au hasard, où tout est pensé (par les dieux...), où tout a au fond une fonction précise. Les latins, nourris à la pensée grecque, ont repris ce glissement de sens avec "mundus" : 1° propre, net ; 2° le monde.

Bref, l'évolution de la langue c'est sans doute à la fois une question de nature (l'esprit humain dans ce qui le caractérise essentiellement) et de culture...

Quant aux difficultés que cela pourrait poser... Ce que l'on peut dire, c'est que les penseurs, et plus particulièrement les philosophes en effet, sont souvent contraints de définir ou de redéfinir tel ou tel terme avant même de commencer leur démonstration... SI l'on veut parler de liberté, il faut d'abord dire dans quel sens on entend ce mot... A partir de là, il n'y a plus vraiment de difficultés. Après, comment on en est arrivé, étymologiquement, à donner tel sens à tel mot, on s'en fiche un peu, du moment qu'on est d'accord sur ce dont on parle précisément... :)

fabtueur
fabtueur
Niveau 8
22 février 2012 à 18:06:18

Oui c'est vrai, on peut voir les choses de cette façon. Je te remercie pour tous tes exemples enrichissants. J'ai pris note. :)

Pseudo supprimé
Pseudo supprimé 23 février 2012 à 00:31:17

De rien ; merci à toi d'avoir posé toutes ces questions et de m'avoir permis de réfléchir à ces problèmes passionnants mais complexes. :-)))

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