André Destouches à Siam.
Voila pour jeudi j'ai un commentaire a faire sur un extrait du texte que voici :
"Bravo! Et votre jurisprudence, est-elle aussi parfaite que tout le reste de votre administration?
CROUTEF.
Elle est bien supérieure; nous n’avons point de lois, mais nous avons cinq ou six mille volumes sur les lois. Nous nous conduisons d’ordinaire par des coutumes, car on sait qu’une coutume ayant été établie au hasard est toujours ce qu’il y a de plus sage. Et de plus, chaque coutume ayant nécessairement changé dans chaque province, comme les habillements et les coiffures, les juges peuvent choisir à leur gré l’usage qui était en vogue il y a quatre siècles, ou celui qui régnait l’année passée; c’est une variété de législation que nos voisins ne cessent d’admirer; c’est une fortune assurée pour les praticiens, une ressource pour tous les plaideurs de mauvaise foi, et un agrément infini pour les juges, qui peuvent, en sûreté de conscience, décider les causes sans les entendre.
ANDRÉ DESTOUCHES.
Mais pour le criminel, vous avez du moins des lois constantes?
CROUTEF.
Dieu nous en préserve! nous pouvons condamner au bannissement, aux galères, à la potence, ou renvoyer hors de cour, selon que la fantaisie nous en prend. Nous nous plaignons quelquefois du pouvoir arbitraire de monsieur le barcalon; mais nous voulons que tous nos jugements soient arbitraires.
ANDRÉ DESTOUCHES.
Cela est juste. Et de la question, en usez-vous?
CROUTEF.
C’est notre plus grand plaisir; nous avons trouvé que c’est un secret infaillible pour sauver un coupable qui a les muscles vigoureux, les jarrets forts et souples, les bras nerveux et les reins doubles; et nous rouons gaiement tous les innocents à qui la nature a donné des organes faibles. Voici comme nous nous y prenons avec une sagesse et une prudence merveilleuses. Comme il y a des demi-preuves, c’est-à-dire des demi-vérités, il est clair qu’il y a des demi-innocents et des demi-coupables. Nous commençons donc par leur donner une demi-mort, après quoi nous allons déjeuner; ensuite vient la mort tout entière, ce qui donne dans le monde une grande considération, qui est le revenu du prix de nos charges.
ANDRÉ DESTOUCHES.
Rien n’est plus prudent et plus humain, il faut en convenir. Apprenez-moi ce que deviennent les biens des condamnés.
CROUTEF.
Les enfants en sont privés: car vous savez que rien n’est plus équitable que de punir tous les descendants d’une faute de leur père(4).
ANDRÉ DESTOUCHES.
Oui, il y a longtemps que j’ai entendu parler de cette jurisprudence.
CROUTEF.
Les peuples de Lao, nos voisins, n’admettent ni la question(5), ni les peines arbitraires, ni les coutumes différentes, ni les horribles supplices qui sont parmi nous en usage; mais aussi nous les regardons comme des barbares qui n’ont aucune idée d’un bon gouvernement. Toute l’Asie convient que nous dansons beaucoup mieux qu’eux, et que par conséquent il est impossible qu’ils approchent de nous en jurisprudence, en commerce, en finances, et surtout dans l’art militaire.
ANDRÉ DESTOUCHES.
Dites-moi, je vous prie, par quels degrés on parvient dans Siam à la magistrature.
CROUTEF.
Par de l’argent comptant. Vous sentez qu’il serait impossible de bien juger si on n’avait pas trente ou quarante mille pièces d’argent toutes prêtes. En vain on saurait par coeur toutes les coutumes, en vain on aurait plaidé cinq cents causes avec succès, en vain on aurait un esprit rempli de justesse et un coeur plein de justice; on ne peut parvenir à aucune magistrature sans argent. C’est encore ce qui nous distingue de tous les peuples de l’Asie, et surtout de ces barbares de Lao, qui ont la manie de récompenser tous les talents, et de ne vendre aucun emploi."
J'ai beau cherché, je ne trouve aucun axe, si quelqu'un pouvait me donner un coup de pouce, ne serais ce que pour me lancer dedans, ça m'aiderait beaucoup.