Alors:
Le dormeur du val :
Le dormeur du val
C´est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D´argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c´est un petit val qui mousse de rayons.
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l´herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
Un poème de ronsard, l´un de ces derniers, voir le dernier je suis plus sûr:
Je n´ai plus que les os, un squelette je semble,
Décharné, dénervé, démusclé, dépulpé,
Que le trait de la Mort sans pardon a frappé;
je n´ose voir mes bras que de peur je ne tremble.
Apollon et son fils, deux grands maîtres ensemble,
Ne sauraient me guérir; leur métier m´a trompé´.
Adieu, plaisant Soleil ! mon œil est étoupé,
Mon corps s´en va descendre où tout se désassemble.
Quel ami me voyant en ce point dépouillé
Ne remporte au logis un oeil triste et mouillé,
Me consolant au lit et me baisant la face
En essuyant mes yeux par la Mort endormis ?
Adieu, chers compagnons, adieu, mes chers amis!
je m´en vais le premier vous préparer la place,
Un poème de raymond quesneau
L´instant fatal:
JE CRAINS PAS ÇA TELLMENT
Je crains pas ça tellment la mort de mes entrailles
et la mort de mon nez et celle de mes os
Je crains pas ça tellement moi cette moustiquaille
qu´on baptisa Raymond d´un père dit Queneau
Je crains pas tellment où va la bouquinaille
les quais les cabinets la poussière et l´ennui
Je crains pas ça tellement moi qui tant écrivaille
et distille la mort en quelques poésies
Je crains pas ça tellment La nuit se coule douce
entre les bords teigneux des paupières des morts
Elle est douce la nuit caresse d´une rousse
le miel des méridiens des pôles sud et nord
Je crains pas cette nuit Je crains pas le sommeil
absolu Ça doit être aussi lourd que le plomb
aussi sec que la lave aussi noir que le ciel
aussi sourd qu´un mendiant bêlant au coin d´un pont
Je crains bien le malheur le deuil et la souffrance
et l´angoisse et la guigne et l´excès de l´absence
Je crains l´abîme obèse où gît la maladie
et le temps et l´espace et les torts de l´esprit
Mais je crains pas tellment ce lugubre imbécile
qui viendra me cueillir au bout de son curdent
lorsque vaincu j´aurai d´un œil vague et placide
cédé tout mon courage aux rongeurs du présent
Un jour je chanterai Ulysse ou bien Achille
Énée ou bien Didon Quichotte ou bien Pança
Un jour je chanterai le bonheur des tranquilles
les plaisirs de la pêche ou la paix des villas
Aujourd´hui bien lassé par l´heure qui s´enroule
tournant comme un bourrin tout autour du cadran
permettez mille excuz à ce crâne - une boule -
de susurrer plaintif la chanson du néant
L´épitaphe de Francois Villon :
Frères humains qui après nous vivez,
N´ayez les cceurs contre nous endurcis.
Car si pitié de nous, pauvres, avez
Dieu en aura plus tôt de vous merci.
Vous nous voyez ci attachés, cinq, six
Quant à la chair, que trop avons nourrie,
Elle est déjà dévorée et pourrie
Et nous, les os, devenons cendre et poudre
De notre mal personne ne s´en rie
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre!
Si vous clamons frères, pas n´en devez
Avoir dédain, quoique fûmes occis
Par justice. Toutefois vous savez
Que tous hommes n´ont pas bon sens rassis;
Excusez-nous, puisque sommes transis
Envers le fils de la Vierge Marie;
Que sa grâce ne soit pour nous tarie
Nous préservant de l´éternelle foudre.
Nous sommes morts, qu´âme ne nous harie,
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre!
La pluie nous a bués et lavés
Et le soleil desséchés et noircis
Pies, corbeaux, nous ont les yeux cavé z
Et arraché la barbe et les sourcils.
Jamais nul temps nous ne sommes assis,
Puis çà, puis là, comme le vent varie,
A son plaisir sans cesser nous charrie
Plus becquetés d´oiseaux que dés à coudre.
Ne soyez donc de notre confrérie,
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre!
Prince Jésus, qui sur tous a maîtrie
Garde qu´Enfer n´ait de nous seigneuri
A lui n´ayons que faire ni que soudre .
Hommes, ici n´y a de moquerie,
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre.
Baudelaire Une charogne:
XXIX - Une Charogne
Rappelez-vous l´objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d´été si doux:
Au détour d´un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,
Le ventre en l´air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d´une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d´exhalaisons.
Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande Nature
Tout ce qu´ensemble elle avait joint;
Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s´épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l´herbe
Vous crûtes vous évanouir.
Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D´où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.
Tout cela descendait, montait comme une vague
Ou s´élançait en pétillant
On eût dit que le corps, enflé d´un souffle vague,
Vivait en se multipliant.
Et ce monde rendait une étrange musique,
Comme l´eau courante et le vent,
Ou le grain qu´un vanneur d´un mouvement rythmique
Agite et tourne dans son van.
Les formes s´effaçaient et n´étaient plus qu´un rêve,
Une ébauche lente à venir
Sur la toile oubliée, et que l´artiste achève
Seulement par le souvenir.
Derrière les rochers une chienne inquiète
Nous regardait d´un oeil fâché,
Epiant le moment de reprendre au squelette
Le morceau qu´elle avait lâché.
- Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
A cette horrible infection,
Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion!
Oui! telle vous serez, ô la reine des grâces,
Apres les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l´herbe et les floraisons grasses,
Moisir parmi les ossements.
Alors, ô ma beauté! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j´ai gardé la forme et l´essence divine
De mes amours décomposés!
Un poème de marcelines desbordes valmores:
ELEGIES ALBERTINE
à Madame Héloïse Saudeur, de Douai
tu sais qu´ elle était sainte et mourut sans remord !
Moi, je ne suis que femme et j´ ai peur de la mort.
J´ ai peur de voir tomber les voiles de mon âme ;
retenue à la terre avec des noeuds de flamme,
j´ ai peur qu´ elle s´ en aille à la porte des cieux
pleurer longtemps, et nue, et devant bien des yeux !
C´ est mon rêve, ma croix triste et lourde de larmes,
le fantôme assidu qui refait les alarmes,
les soupirs, les frissons de mes nuits sans sommeil,
et qui me rend si pâle au retour du soleil !
Mais, Albertine ! ô chère ! ô pure ! ô sainte
femme !
Chaque pleur de mes yeux me rappelle son nom.
Quand ils ont déchiré les voiles de son âme,
sais-tu son cri vers Dieu ? " je meurs bien tard...
pardon ! "
cette âme où ne tremblait ni repentir, ni larme,
aimait ! Aimait ! Et puis, comme si quelque charme
mis entre elle et le monde eût isolé ses pas,
elle errait dans la foule et ne s´ y mêlait pas.
Un autre de Hugo:
A la mère de l´enfant mort
Oh! vous aurez trop dit au pauvre petit ange
Qu´il est d´autres anges là-haut,
Que rien ne souffre au ciel, que jamais rien n´y change,
Qu´il est doux d´y rentrer bientôt;
Que le ciel est un dôme aux merveilleux pilastres,
Une tente aux riches couleurs,
Un jardin bleu rempli de lis qui sont des astres,
Et d´étoiles qui sont des fleurs;
Que c´est un lieu joyeux plus qu´on ne saurait dire,
Où toujours, se laissant charmer,
On a les chérubins pour jouer et pour rire,
Et le bon Dieu pour nous aimer;
Qu´il est doux d´être un coeur qui brûle comme un cierge,
Et de vivre, en toute saison,
Près de l´enfant Jésus et de la sainte Vierge
Dans une si belle maison!
Et puis vous n´aurez pas assez dit, pauvre mère,
A ce fils si frêle et si doux,
Que vous étiez à lui dans cette vie amère,
Mais aussi qu´il était à vous;
Que, tant qu´on est petit, la mère sur nous veille,
Mais que plus tard on la défend;
Et qu´elle aura besoin, quand elle sera vieille,
D´un homme qui soit son enfant;
Vous n´aurez point assez dit à cette jeune âme
Que Dieu veut qu´on reste ici-bas,
La femme guidant l´homme et l´homme aidant la femme,
Pour les douleurs et les combats ;
Si bien qu´un jour, ô deuil! irréparable perte!
Le doux être s´en est allé !. .. -
Hélas ! vous avez donc laissé la cage ouverte,
Que votre oiseau s´est envolé!
Et voilà les seuls dont je me souvienne sur la mort! Mais tu as plusieurs siècles là!