On a souvent critiqué Proust en disant que ce qu´il analysait dans ses écrits, ce n´était pas l´amour, mais un amour pathologique (donc spécifique). Mais ce n´est pas le cas, l´amour proustien c´est l´amour tout court.
La jalousie est le signe inhérent à l´amour, il n´y a pas d´amour sans jalousie.
"Aimer c´est chercher à expliquer, à développer ces mondes inconnus qui restent enveloppés dans l´aimé" (ds Albertine je crois).
Le problème c´est que l´autre est un être de fuite, impénétrable et incernable. Il nous echappe nécessairement, d´où un cercle vicieux :
De la fascination de l´autre naît le désir de le connaître tout entier, mais l´impossibilité le rend jaloux, la jalousie intensifie la recherche de la connaissance de l´autre, et l´amoureux devient de plus en plus jaloux.
Deleuze dit que dans l´amour proustien, tout est signe, tout est sujet à l´interprétation et mais rien n´est déchiffrable. La clé de l´autre, on ne l´aura jamais et on la désire d´autant plus. Les seules fois où l´on peut être confronté à une vérité indubitable sur l´être aimé, ça ne peut être que par hasard. En plus, l´amoureux va nier cette réalité. Exemple : quand Swann (dans "du côté de chez Swann") commence à supposer que Odette est une femme entretenue, il efface tout de suite cette possibilité et envoie les 5 000 balles qu´elle réclame (pour faire son auto portrait que je me souvienne).
"L´amour est un jugement d´innocence sur la personne qu´on sait pourtant coupable" Deleuze.
Oué, chez Proust, l´amour est nécessairement un echec. Rien ne peut nous permettre de cerner l´autre, l´être fuyant. Le narrateur tente même de sequestrer Albertine (dans "La prisonnière", le titre est evocateur...), puisque n´y arrivant pas à la saisir avec l´esprit, il essaie physiquement.
C´est la "rigide fatalité de l´amour proustien" (Rousset)
Pour la mémoire, je suis pas trés trés sûr. Je sais que pour retrouver le temps perdu (et le livre c´est bien "A la recherche du temps perdu), il faut deux choses : la mémoire et l´écriture. Le narrateur a une expérience que n´aura jamais Swann, c´est la mémoire involontaire. En fait je ne sais plus si Swann a ressenti ça un moment, si oui il a pas du en percuter l´importance. ce sont la fameuse histoire des petites madeleines dans "du côté de chez Swann". Il ne comprend pas au début l´effet innefable que lui procure ces madeleines, mais en tirant le fil, il y arrive (
http://www.cheny.net/plus/madeleines_proust.html ). Et c´est l´écriture qui permet d´empêcher que ce soit perdu, c´est ce qui permet d´analyser.
Si Swann avait compris l´importance de ces deux choses, mémoire et écriture, il n´aurait pas eu à dire, à la fin d´un "Amour de Swann":
"Dire que j´ai gâché des années de ma vie, que j´ai voulu mourir, que j´ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n´était pas mon genre !" .
Car chez Proust, deux camps, les créateurs et les non-créateurs. Swann aurait pu transformé son amour en oeuvre d´art, il n´y a donc vraiment rien gagné.