
F. Salvaing : Il faut essayer de transmettre que l´écriture c´est de l´expression. C´est un engagement de soi vers soi. A l´occasion d´un reportage, un auditeur de France-Inter membre du jury littéraire du "Livre Inter" qui m´a dit : " Pour moi, les écrivains, ce sont des aveugles qui tâtonnent, qui trébuchent et au moment où ils trébuchent, ils m´éclairent. " Je trouve que cette phrase singulière est très juste et pour la lecture, et pour l´écriture. L´écriture est un tâtonnement qui entraîne éventuellement qu´on trébuche mais qui permet d´atteindre une lumière qu´on n´aurait pas atteinte sans elle. La phrase de Kafka, qu´on cite quelquefois, et que je trouve intéressante : " Un livre doit être la hache qui brise en nous la mer gelée " désigne à la fois ce qu´un livre doit être pour le lecteur, mais aussi ce qu´il engage pour celui qui écrit. Ecrire, c´est bel et bien, chercher cette hache qui brise en nous les mers gelées. Et dans le journal de Kafka - qui est un livre absolument inépuisable et si je ne réussis ce soir qu´à aider les gens à découvrir le journal de Kafka, j´en serais heureux - il y a cette autre phrase qui me paraît utile pour ce qu´on a à découvrir : " Je rentrai ensuite chez moi, déjà tout bouillonnant, incapable de tenir tête à aucune de mes idées, désordonné, fécondé, échevelé, enflé au milieu de mes meubles qui roulaient autour de moi, survolé par mes souffrances et mes soucis, emplissant le plus grand espace possible car j´étais très nerveux en dépit de mon volume. J´entrai dans la salle de conférence. " On voit bien ce qu´est l´écrivain avant l´écriture. Il est cet homme fécondé, désordonné, échevelé, qui - le Kafka qui a écrit cela - resterait seulement survolé par ses souffrances et ses soucis s´il n´était celui qui a cristallisé sa pensée en la fixant dans les mots que je viens de lire. Il perçoit l´être même qui était en train de souffrir, survolé, etc...
Les rôles du livre sont complexes: émouvoir, méditer et développer l´esprit critique
s´ouvrir au monde!