Annie Lacroix-Riz use sans retenue de ce que Michel Foucault appelait le « privilège de véridiction » (« Moi, je vous dis la vérité et je ne peux que dire la vérité ») en s’instituant exploratrice des secrets de l’histoire de la France contemporaine qu’elle seule serait en mesure de cerner par sa lecture des archives. Elle incarnerait, par ses travaux, la vérité enfin dévoilée. En corollaire, n’ignorant rien des travaux d’autres confrères qui contredisent ses thèses, elle n’en discute nullement les arguments et les voue simplement aux « poubelles de l’histoire ».
Son unilatéralisme fait qu’elle nous donne une description « moniste », non pas contradictoire de l’époque concernée, et qui fonde son attitude très particulière : se définissant comme n’étant pas une « historienne de confiance » par opposition à ceux de ses confrères qui acceptent la « tutelle des milieux du capital », tout en revendiquant hautement son agrégation (bourgeoise ?), elle prétend produire des archives et s’appuyer sur elles. Certes les références abondent, mais dans quel état ! La lecture de son livre montre qu’elle les passe à la moulinette de sa conviction préconçue. Nous avons soit de longues citations jamais remises dans leur contexte, soit des bribes de citations enchâssées dans ses propres phrases, dans une accumulation sans fin, hachée, sans hiérarchie, et qui finit par rendre toutes questions abordées obscures. Ce qui est un comble si l’on considère modestement que le rôle de l’historien consiste à rendre intelligibles une période, un événement, une histoire dont nous n’avons qu’une vue partielle.
À cela s’ajoute un culte de l’archive policière tel le fameux rapport Chavin sur la Synarchie prise pour valide à 100 %. Ce qui conduit Annie Lacroix-Riz à faire l’éloge du « bon fonctionnaire de police qui fait bien son travail[10] » ; par là, elle renonce à toute analyse critique du document et même à toute critique (marxiste) de l’appareil d’État qui préside à la constitution des archives. Le travail de l’historien consiste-t-il à recopier de manière plus ou moins éclairée ce qu’il y trouve ? Une telle « méthode » lui fait avaliser les erreurs ou les imprécisions de ces fameux rapports comme lorsqu’elle affirme que Gustave Hervé s’est occupé de La Vague rouge de Gustave Gautherot[11]. On se demande d’ailleurs pourquoi elle n’a pas commencé ses travaux par l’édition critique du fameux rapport Chavin qu’elle affectionne tant. On comprend à la réflexion que cela aurait sans doute interdit la naissance du charme très particulier que dégage son livre, un hermétisme séduisant qui enchante ceux qui veulent s’initier et attendent la révélation finale des secrets de la marche du monde.
Il s’agit là d’une dimension essentielle de son entreprise : son livre se tient au carrefour de l’histoire et du pamphlet politique, à destination d’un public militant qui n’aura ni le temps ni les moyens de vérifier la moindre des assertions de l’auteur, se trouvant dès lors réduit à croire sur parole, mais satisfait sans doute de trouver là confirmation tautologique de ses dispositions idéologiques, une représentation simpliste du capitalisme qui s’apparente plus à la caricature (haut de forme et gros cigares) qu’à une réelle analyse, même marxiste.
Dans trente ou quarante ans, le travail obstiné d’Annie Lacroix-Riz sera sans doute devenu lui-même un objet d’histoire mais, d’ores et déjà, il serait souhaitable que les professeurs d’histoire l’utilisent pour montrer à leurs élèves ce qu’il ne faut pas faire en matière d’écriture de l’histoire. En contrepoint, ils pourraient leur conseiller de lire Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien de Marc Bloch qui avertissait ses lecteurs sur le fait qu’aucun document n’est en soi neutre et que tous réclament d’être passés au crible de la critique.
Ces règles élémentaires du travail d’historien, Annie Lacroix-Riz ne les respecte guère tout en se plaçant sous le magistère du grand historien dont elle cite, comme un leitmotiv, un de ses derniers articles parus dans Franc-Tireur après son assassinat le 16 juin 1944. Analysant le livre du général Chauvineau, paru en 1938, avec une préface de Pétain, Marc Bloch écrivait : « Un jour viendra en effet et peut-être bientôt où il sera possible de faire la lumière sur les intrigues menées chez nous de 1933 à 1939 en faveur de l’axe Rome-Berlin… » Et Bloch, liant les responsabilités des militaires et celles des politiciens, cite les noms de Laval, Brinon, et fait allusion aux hommes d’affaires « comme ceux du Creusot ». Une intrigue n’est pas un complot au sens où l’entend Annie Lacroix-Riz. On comprend quelle est la fonction de cette citation préventive : la légitimation de l’entreprise. Mais, là encore, on a affaire à une lecture partiale de Marc Bloch qui, s’il met en cause des hommes et des politiques, considère dans L’Étrange défaite que ce sont toutes les élites qui ont failli, celles de gauche comme celles de droite. Il y a fort à parier qu’Annie Lacroix-Riz ne citera jamais le passage suivant : « Les défaillances du syndicalisme ouvrier n’ont pas été, dans cette guerre-ci, plus niables que celles des états-majors […]. Les foules syndicalisées n’ont pas su se pénétrer de l’idée que, pour elles, rien ne comptait plus devant la nécessité d’amener, le plus rapidement et plus complètement possible, avec la victoire de la patrie, la défaite du nazisme et de tout ce que ses imitateurs, s’il triomphait, devaient nécessairement lui emprunter […]. À ce désarroi, les invraisemblables contradictions du communisme français ajoutèrent encore un nouveau ferment de troubles […]. Dans ses zigzags, sans grâce, reconnaissons la courbe que décrivirent, sous nos yeux émerveillés, les danseurs de cordes raides du communisme. »
Celui qui, membre du Cercle de Montpellier en 1941, rêvait d’une Europe débarrassée du nazisme comme de la menace communiste est victime d’une captation malhonnête, simplement destinée à justifier une démarche aux antipodes de la pensée et du travail de Marc Bloch. Voilà qui illustre parfaitement la manière de faire d’Annie Lacroix-Riz.