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La mort n'éblouit pas...

Wankh
Wankh
Niveau 10
16 décembre 2005 à 16:57:38

Lisez tout ça, c´est beau.

Le 21 février 1944, les membres du groupe Manouchian étaient éxécutés par les nazis au Mont-Valérien.

Missak Manouchian, de la poésie à la lutte armée

Missak Manouchian, responsable des FTP-MOI de Paris (été 1943), est né le ler septembre 1906 dans une famille de paysans arméniens du petit village d’Adyaman, en Turquie.

Il a huit ans lorsque son père trouvera la mort au cours d’un massacre par des militaires turcs. Sa mère mourra de maladie, aggravée par la famine qui frappait la population arménienne.

La résistance arménienne à la domination turque accentuée par le conflit religieux opposant les deux nations, les premiers étant chrétiens orthodoxes entraîne de terribles massacres par le gouvernement turc. Près de deux millions d’arméniens, hommes et femmes, y ont trouvé la mort (1915-1918).

Agé de neuf ans, témoin de ces atrocités qu’on qualifie aujourd’hui de génocide par référence à celui des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale Missak Manouchian en restera marqué pour la vie. De nature renfermée, il deviendra encore plus taciturne ce qui le conduira, vers l’âge de douze ou treize ans, à exprimer ses états d’âme en vers : "Un charmant petit enfant /A songé toute une nuit durant/ Qu’il fera à l’aube pourpre et douce / Des bouquets de roses". Recueilli comme des centaines d’autres orphelins par une institution chrétienne après avoir été hébergé dans une famille kurde, Missak gardera toujours le souvenir du martyre arménien mais aussi de la gentillesse des familles kurdes, ce qui le rapprochera, 25 ans plus tard, de ses camarades juifs de la résistance en France, eux-mêmes confrontés au génocide de leur peuple.

Arrivé en 1924 avec son jeune frère à Marseille, Missak apprendra la menuiserie et s’adonnera à des métiers de circonstance. Il consacrera les journées de chômage aux études, fréquentant les "universités ouvrières" créées par les syndicats ouvriers (CGT). Il fonde successivement deux revues littéraires, Tchank (Effort) puis Machagouyt (Culture). Dès 1937, on le trouvera en même temps à la tête du Comité de secours à l’Arménie, et rédacteur de son journal, Zangou (nom d’un fleuve en Arménie).

Le tragique rendez-vous du 16 novembre 1943 à Évry Petit-Bourg Rien à signaler sur les divers fronts. Mais ce matin-là, sous un ciel lourd, aux environs immédiats de la gare d’Évry Petit-Bourg (Essonne), va se jouer un épisode dramatique du " front invisible " où s’affrontent, à armes inégales, les Francs-Tireurs et Partisans immigrés (FTP-MOI) et les Brigades Spéciales de la police française aux ordres de la Gestapo.

" Filé " à partir de son domicile parisien, Missak Manouchian devait rencontrer, sur les berges de la Seine, Joseph Epstein, responsable des Francs-Tireurs Français pour l’Ile-de-France. Ils seront capturés sur la rive gauche après avoir tenté d’échapper aux policiers en civil lancés à leurs trousses. Ainsi a pris fin l’une des plus grandes opérations de police contre la résistance, notamment la formation militaire des volontaires immigrés d’origines juive, italienne, espagnole, arménienne... dont les faits d’armes, dans la capitale même, furent autant de coups portés au prestige de l’occupant. Ce qui leur valut la colère de Berlin qui exigeait de mettre rapidement les "terroristes juifs et étrangers hors d’état de nuire".

Missak Manouchian tombera au Mont-Valérien, avec vingt-et-un de ses camarades, sous les balles de l’ennemi, le 19 février 1944. Également condamnée à mort, la jeune femme, Olga (Golda) Bancic, sera décapitée en Allemagne. Joseph Epstein et vingt-huit autres partisans français seront fusillés le 11 avril 1944. Louis Aragon a écrit sur cet épisode un poème magnifique, chanté avec beaucoup d’émotion par Léo Férré.

L’affiche rouge

Vous n’avez réclamé ni gloire ni les larmes
Ni l’orgue ni la prière aux agonisants
Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
Vous vous étiez servis simplement de vos armes
La mort n’éblouit pas les yeux des Partisans

Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
L’affiche qui semblait une tache de sang
Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passants

Nul ne semblait vous voir Français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE

Et les mornes matins en étaient différents
Tout avait la couleur uniforme du givre
A la fin février pour vos derniers moments
Et c’est alors que l’un de vous dit calmement
Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre
Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand

Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses
Adieu la vie adieu la lumière et le vent
Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent
Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses
Quand tout sera fini plus tard en Erivan

Un grand soleil d’hiver éclaire la colline
Que la nature est belle et que le coeur me fend
La justice viendra sur nos pas triomphants
Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline
Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant

Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient le coeur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant

Louis Aragon. Chanson interprétée par Léo Ferré.

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La dernière lettre de Manouchian.

Ma Chère Mélinée, ma petite orpheline bien-aimée,

Dans quelques heures, je ne serai plus de ce monde. Nous allons être fusillés cet après-midi à 15 heures. Cela m’arrive comme un accident dans ma vie, je n’y crois pas mais pourtant je sais que je ne te verrai plus jamais.

Que puis-je t’écrire ? Tout est confus en moi et bien clair en même temps.

Je m’étais engagé dans l’Armée de Libération en soldat volontaire et je meurs à deux doigts de la Victoire et du but. Bonheur à ceux qui vont nous survivre et goûter la douceur de la Liberté et de la Paix de demain. Je suis sûr que le peuple français et tous les combattants de la Liberté sauront honorer notre mémoire dignement. Au moment de mourir, je proclame que je n’ai aucune haine contre le peuple allemand et contre qui que ce soit, chacun aura ce qu’il méritera comme châtiment et comme récompense. Le peuple allemand et tous les autres peuples vivront en paix et en fraternité après la guerre qui ne durera plus longtemps. Bonheur à tous... J’ai un regret profond de ne t’avoir pas rendue heureuse, j’aurais bien voulu avoir un enfant de toi, comme tu le voulais toujours. Je te prie donc de te marier après la guerre, sans faute, et d’avoir un enfant pour mon bonheur, et pour accomplir ma dernière volonté, marie-toi avec quelqu’un qui puisse te rendre heureuse. Tous mes biens et toutes mes affaires je les lègue à toi à ta sœur et à mes neveux. Après la guerre tu pourras faire valoir ton droit de pension de guerre en tant que ma femme, car je meurs en soldat régulier de l’armée française de la libération.

Avec l’aide des amis qui voudront bien m’honorer, tu feras éditer mes poèmes et mes écrits qui valent d’être lus. Tu apporteras mes souvenirs si possible à mes parents en Arménie. Je mourrai avec mes 23 camarades tout à l’heure avec le courage et la sérénité d’un homme qui a la conscience bien tranquille, car personnellement, je n’ai fait de mal à personne et si je l’ai fait, je l’ai fait sans haine. Aujourd’hui, il y a du soleil. C’est en regardant le soleil et la belle nature que j’ai tant aimée que je dirai adieu à la vie et à vous tous, ma bien chère femme et mes bien chers amis. Je pardonne à tous ceux qui m’ont fait du mal ou qui ont voulu me faire du mal sauf à celui qui nous a trahis pour racheter sa peau et ceux qui nous ont vendus. Je t’embrasse bien fort ainsi que ta sœur et tous les amis qui me connaissent de loin ou de près, je vous serre tous sur mon cœur. Adieu. Ton ami, ton camarade, ton mari.

Manouchian Michel.

P.S. J’ai quinze mille francs dans la valise de la rue de Plaisance. Si tu peux les prendre, rends mes dettes et donne le reste à Armène. M. M.

Qtin
Qtin
Niveau 10
16 décembre 2005 à 17:05:09

j´avais déjà lu la lettre mais qu´est ce qu´elle est émouvante...

Wankh
Wankh
Niveau 10
16 décembre 2005 à 17:07:17

Oui, je pleure à chaque fois que je la lis (sans rire).
C´est le seul texte qui me fait pleurer (avec le poème d´aragon aussi mais je trouve que les deux vont ensemble).

Qtin
Qtin
Niveau 10
16 décembre 2005 à 17:31:19

moi les poèmes ça me touche pas c´est incroyable que je suis impassible face aux poèmes le seul que j´aime doit être "liberté" d´eluard

Wankh
Wankh
Niveau 10
16 décembre 2005 à 17:34:51

si j´en crois ton profil tu as 16 ans.
A cet âge là moi non plus j´aimais pas la poésie.

Je pense que pour pas mal de gens ça ne vient qu´avec le temps ; on est trop dés-habitués aux rythmes poétiques, ça nous semble artificiel et compassé.
Quand on commence à se cultiver littérairement, on prend des habitudes au niveau de la mesure, de la cadence des vers, ce qui fait que les poèmes sonnent de manière plus naturelle (tout en restant bizarres et insolites, un langage décalé, sinon ça serait plus des poèmes).

Qtin
Qtin
Niveau 10
16 décembre 2005 à 17:44:06

oui j´ai 16 ans lol mais bon je lis pas mal mais oui peut être avec le temps...enfin ça ne m´attire vraiment pas...et, sans doute à tort, je trouve que la poésie n´apporte rien je parle moralement. sans doute est ce beau, sans doute est ce important d´avoir une culture poétique sans faille mais rien à faire je trouve cela sans intêret comparé à des lettres ou des romans. ce que je préfère : les autobiographies, c´est vrai, pas forcément très juste de la part de l´auteur parfois, pas tounjours bien organisé mais l´auteur se dévoile, et ce qu j´aime dans les romans c´est lorsque le personnage est confronté à lui même, c´est beau et c´est encore plus beau quand c´est vécu :)

zobinator
zobinator
Niveau 10
18 décembre 2005 à 13:37:07

La poésie est par principe un artifice selon Valéry .

Même des poetes comme Aragon, Supervielle, dont les voix poétiques sont celles qui à mon sens se raprochent le plus de la parole humaine , sont dans le trucage et l´illusion.

Flaubert qui soumet sa prose au " gueuloir" , Apollinaire qui adopte subtilement le vers de 8 pieds ( le + proche selon lui de la parole humaine , de ce souffle ordinaire que l´on aurait tous à nos lèvres ) , Aragon qui le tend jusqu´à 15 pieds ( un vers qui puisse à la démesure du monde , de l´homme et du chant ( " "Je dépasserai [dit-il ] ma gorge et mon chant " ) , tous ces grands poetes ont parfois du sentir que la poésie pouvait se passer des mots , du moins ne pas trop s´en soucier.

Tous ces poetes sont des arpenteurs . Ils étudient le relief du texte . Le cordeau à la main . Et la plume plus ou moins impondérable ( on arrive presque chez Mallarmé à la parole blanche ). L´ineffable approchement doucement sur les lèvres , chez Supervielle sans doute, chez Aragon encore .

L´Affiche rouge est superbe . Ce qui fait d´Aragon un génie , c´est ce don d´empathie , cette quasi ubiquité de l´être qui touche parfois au sacrifice . " Je est un autre " . Je c´est tous les autres . Cette dimension du moi poétique immensément dilaté se retrouve chez Hugo , cf la préface aux Contemplations . Peut-être le poète n´est il plus ce mage ou ce prophète hugolien , ni le voyant rimbaldien , ni l´être supérieur est condamné qu´Alfred de Vigny définit ds son chatertoon.

Reste cette disposition, généreuse sans doute, cette invitation que le poète fait au monde de venir l´habiter .

" C´est en toi que je porte ma croix " chantait Aragon . C´était aussi sans doute en nous, nous " pierres tendre toutes usées " qui disons tant de " choses banales " .

" Que sais-tu vraiment des choses humaines ? "

Aragon ne répond pas vraiment dans son " autobiographie poétique " " Le roman inachevé " à la question : que doit etre la poésie , vers quoi doit-elle tendre ?

qu´on est loin des doctrines et du poète stalinisé , qu´on est loin de jdanev et des théories du réalisme socialiste.
Qu´on est loin aussi de l´art pour l´art .

Une derniere chose sur ce don d´empathie que j´admire tant chez Aragon.

Un poème où des gens se tiennent "debout les mains sur les hanches " , un poème où " l´Europe à la dérive " voile le chant , un poème que la peste brune rend précaire, un poème enfin qui voudrait se taire , gémissant, métapéotique, qui sait ne pouvoir réchauffer les morts de Buchenwald ( Paul Celan proposera bientôt de " creuser les tombes dans le ciel " ) . Ce poème là Jorge Semprun, rescapé de Buchenwald et grand écrivain lui même , se le répètera éperduement en retournant sur les lieux de l´innommable .

Il y avait dans ce poème comme une réminiscence de ce qui n´a pas été vécu.

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