Au loin, grondant , une rumeur s´enroule et roule
Dans la plaine en déroulant ses immenses chaînes.
Un enfant, dont l´oeil coule,
Est assis contre un chêne.
Le bruit,bordé de fiel,
S´élance et se dégorge.
L´enfant , étendu sur la mousse, voit le ciel
Et pleure un nuage, dont l´ombre apaise sa gorge.
Le bruit devient vacarme.
Un cri se mêle au vent.
Sur ses joues, l´enfant compose de grandes larmes.
Il pense à son père, à sa mère.Sont-ils vivants?
Au loin, dans l´horizon qui déverse la foule,
Des visages hurlent une peur que leur ombre foule.
L´enfant s´allonge et prie,
La paupière glacée.
Dans la cohue , ou les pleurs se mêlent aux cris,
Une homme, encore, pousse un terrible cri: -Assez!-
L´enfant ne comprend pas.
Il cherche le silence.
L´ombre vient, pas à pas,
Couvrant l´enfant qui pense.
Ô peine, enfance en proie à l´errance des hommes!
L´enfant sait ce qu´il aime, nuage et baisers.
Un jour aussi il aura, sous le funèbre dôme,
Posant une fleur, ce regard triste et biaisé
Qui dira à l´âme aimée : - Père, votre mémoire
Est dans ma vie comme l´étoile dans le gouffre.
Tout ce qui l´entoure n´est que ténèbres et mouroir,
Nuit ou règne le mal à l´haleine de souffre.
En souvenir de ce soldat agonisant,
Qui mendiait la mort comme une mère un enfant,
Et dont l´oeil crevé roulait sur le front gisant,
Le fils, au grave regard que la douleur fend,
Lira sur l´épitaphe de son défunt,
La loi du talion, comme unique destinée.
Il s´engagera , au nom d´implacables fins.
Il portera le glaive aux bouches ravinées,
Et chassera les nuages sans meme voir le ciel
Ou rien n´a changé , ou le timide pardon,
Sous la voute blanchie,éternel arc-en-ciel,
Murmure aux hommes de n´être que selon leur don,
Ce don d´aimer le sourire et le nuage,
Les fleurs, l´arbre dont les branches les étreignent,
Ce don d´être enfant avant de suivre l´âge
Ténébreux dans sa marche qu´une ombre enseigne.
Ce garcon, au regard azuré et couvert
D´un spectre despotique, fera à son tour partie
De cette armée ou siègeait son père, ce désert
Ou se perdent les âmes au nom de la patrie ,
Au nom du désespoir, au nom de la passion
Funeste qui dicte à l´homme vulnérable
Sa conduite , ses menaces et ses compassions,
Sa voix s’égarant dans la cendre et le sable.
Il tuera des hommes, ces ingrats, ces bourreaux,
Ces tyrans dont la haine , de ses poings féroces,
Avaient planté l´effroyable et sombre drapeau
De l´agonie, sur la crâne rouge et atroce
De son père! Il en tuera beaucoup, sans lasser
Sa vengeance intarissable, sans entendre
Les âmes perdues qui hurlent ou gémissent: -Assez-!
L’ombre a atteint l’alcôve.
L’enfant est pâle, hagard.
Une escouade de bêtes hirsutes aux voix fauves
Se penchent sur la mousse et voient l’étrange regard.
-N’ais pas peur ! Mais que fais-tu donc ici, gamin ? -
Derrière eux, sur un brancard, faible, geint un homme.
Il a dans l’œil, divin,
Un étrange royaume.
L’autre œil, déjà, est mort,
Gouffre sombre et livide.
L’enfant, hagard, contemple l’abîme ou s’endort,
Lentement, deux âmes s’envolant vers le vide.