Tu y as voyagé un peu plus d'un an ? je pensais avoir déjà bien fait le tour en y passant un mois ![]()
C'était un échange ?
Comment est la mentalité islandaise ? Est-ce qu'on voit les effets de l'insularité sur leur psychologie ?
Le 11 décembre 2020 à 08:37:56 Depuis1257 a écrit :
Toujours sur la Physique des catastrophes de Marisha Pessl. Ça fait 325 pages et je n'en suis même pas à la moitié que je lis les aventures d'une gamine snob avec son mauvais cliché de père qui n'en finit plus d'annoncer pourquoi sa prof d'anglais s'est suicidée.C'est long, bavard en diable, très gênant dans sa tentative de peindre une Amérique de la bourgeoisie culturelle obsédée par la littérature européenne, c'est d'un cynisme faussement anti-libéral assez vomitif.
Mais j'aime bien les histoires de gamine au lycée alors je continue, c'est mon côté soap honteux.
Fini ce matin, ça faisait longtemps que je n'avais pas eu l'énergie de lire 500 pages en trois jours, c'est cool.
Il y a des gros soucis de rythme, ni cette histoire ni ce que ce "piège" littéraire veut signifier ne méritent une exposition aussi longue alors que les éléments de doute concrets sur les fondamentaux de l'intrigue arrivent aussi tard dans le roman. On a une utilisation du fusil de Tchekhov particulièrement escroque et maladroite à plusieurs reprises, avec un détail anodin des cent premières pages qui sera modifié puis transformé en élément signifiant sortant d'un chapeau commode.
L'autrice a prévu le coup et répondrait que ces indices sont là pour nous montrer, par leur facilité, que la théorie d'interprétation qu'ils soutiennent est peut-être fausse, mais enfin dans le roman contempo' on nous a déjà souvent fait le coup et c'est assez pénible.
Globalement, on a une intrigue assez simple mais très digressive qui réunit une jeune fille mal à l'aise, son père exubérant, le souvenir de sa mère morte et la présence étrange d'une de ses professeures dépressive. Les interactions entre ces différents pôles sont incertaines et l'habileté générique du roman, c'est qu'il change de genre suivant la crédulité qu'on accorde à telle ou telle explication : selon l'interprétation que vous jugerez la plus crédible, on pourra être dans le drame social, dans la chicklitt limite, dans le thriller d'espionnage ou dans le roman méta auto-référentiel.
L'effet de composition est astucieux mais la composition en elle-même est fastidieuse. La technique de la fausse référence n'est absolument pas maîtrisée, quand on a lu Bolano et Borges c'est une torture littérale de s'infliger ce que Marisha Pessl essaie d'en faire. Le style est plat. Le propos de fond n'est pas inintéressant - on se sert de la lecture ou de la culture en général pour donner du sens à ce qu'on ne comprend pas chez l'autre - mais a déjà été étudié un milliard de fois, avec plus de subtilité me semble-t-il.
Globalement, je vois dans ce bouquin une sorte d'effet pervers du méta, qui affadit le pouvoir du roman. J'en parlais en mp avec E donc j'y repense mais quand Balzac veut te faire comprendre qu'un personnage a un problème de médiatisation entre l'art et la vie, il te montre Sarrasine en train de sculpter une femme - qui n'est pas une femme - par impossibilité de faire coller son désir avec le réel, tu le vois mais on ne te dit pas texto que c'est un principe compensatoire. Quand Poussin échange sa femme contre la possibilité d'un secret esthétique, on n'a pas besoin de te dire qu'il faut comprendre qu'il y a des échanges, voire des tractations économiques, possibles entre l'art et la vie. C'est porté par les actes des personnages et le lecteur pas trop teubé le synthétise.
Dans le post-moderne méta, on a besoin de te gueuler au visage tout le temps que ce que tu vois est peut-être faux et on te jette dans le visage les grosses ficelles de l'intrigue 1 pour pas que tu ne vois les ficelles de l'intrigue 2, du cadre méta. Mais on les voit, et ce numéro un peu schizophrène de monstration / escamotage m'apparaît au mieux maladroit comme ici, au pire malhonnête comme dans le théâtre brechtien. A la fin de La Physique des catastrophes, on a carrément tout un chapitre intitulé "contrôle final" avec deux QCM et un sujet de dissertation qui répertorient et confrontent les interprétations possibles du roman sous forme d'un résumé synoptique de quinze pages. Je veux bien accepter ça quand Perec le fait de manière conceptuelle dans un roman-test partant sur une abstraction aussi fondamentale que formelle, mais pas là au bout de huit cent pages d'une intrigue conventionnelle.
Je vois là-dedans un manque de confiance fondamental soit en ses propres capacités d'artiste, soit en les possibilités du roman en tant que forme, ce qui est d'autant plus regrettable qu'en l'occurrence avec son effet du genre du roman qui change selon les interprétations, l'autrice tient un truc assez efficace au niveau de l'exploitation de la spécificité de cette forme.
Bref, le méta systématisé avait pour vertu à l'origine de nous avertir, de nous dire "pensez hors du cadre car le cadre est trompeur". Mais on est pas si cons que ça, et les artistes sont tombés dans une ornière terrible, ils ont télescopé. Ils ont rejeté au fond du tiroir le cadre 1 pour passer à un cadre 2 tout aussi normatif et attendu que ne l'était, selon eux, la fiction "balzacienne" (suivant le cliché posé à dessein comme tel par Robbe-Grillet dans son manifeste).
Comment sortir de ça maintenant ? Si on en croit la théorie de l'histoire littéraire comme pendule, il nous faut en réaction un moment simple, impressionniste, de la vision, mais qui saura le faire sans tomber dans la décadence intimiste bourgeoise du "moi". Il nous faut des Yourcenar, des gens typés années 30, qui sont capables de regarder le monde à travers leur singularité tout en sachant faire partager ce que leur singularité a d'universel.
C'est chaud.
C'est toute la limite du postmodernisme qui gonfle à peu près tous le monde sauf les ricains. Les digressions comme chausse-trapes c'est usant et facile. Et dépassé depuis longtemps.
Par contre je crois bien que l'universalisme, c'est fini. Le singulier fait vendre pour lui-même, pas pour ses possibilités, sauf celle d'être singulier.
Ca reviendra, le pendule est formel.
Je remets le passage, parce que même s'il est à nuancer il gagne à être connu, il y a du vrai dedans.
Il (Céard) me (Jules Huret, l'intervieweur) dit :
— Comment le naturalisme peut-il mourir puisqu’il n’a jamais existé ?
— Comment, jamais existé ?
— Non, il n’a jamais existé ainsi qu’on l’entend généralement, c’est-à-dire comme une littérature d’accident, comme un produit spontané de notre époque. Dans tous les siècles, il y a toujours eu à l’état latent, derrière la littérature officielle, parallèlement à la littérature d’imagination, une littérature d’observation.
Sous Louis XIV, c’est Furetière avec le Roman bourgeois c’est surtout l’admirable Saint-Simon. Plus tard, à côté de Voltaire, c’est Diderot et Rétif de la Bretonne. Plus tard encore, en même temps que Victor Hugo, c’est Balzac.
Lequel des deux matera l’autre, la fonction ou l’esprit, toute la question est là.
Ce qui existe réellement, c’est le fait de voir les choses telles qu’elles sont, dans l’atmosphère que leur donne la science du moment. La minorité matérialiste se désintéressera- t-elle jamais de l’observation ? l’humanité échappera-t-elle jamais à elle-même ? Il y aura toujours des individus qui préféreront rêver. D’autres, au contraire, aimeront mieux connaître, encore que leur savoir leur amène un accroissement de douleur. Mais qui est maître de la tournure des intelligences ?
Quant au naturalisme, sa vie ou sa mort apparentes n’ont pas d’importance. Admettez qu’il se soit trompé dans la formule de ses théories et qu’il leur ait donné une défectueuse application, son erreur ne signifierait rien. Il a servi, il a excité la littérature et donné le goût du nouveau, de l’original. A-t-il cessé d’être vrai ? C’est possible. Mais alors il se trouve dans les conditions mêmes de toutes les expériences scientifiques, où la réalité d’hier n’est plus celle de demain. Voyez Cuvier. Il a créé la paléontologie et n’en reste pas moins un fort grand homme, quoiqu’il soit démontré par les savants de l’heure présente que ses prémisses étaient erronées et ses déductions fausses. Mais au-dessus de ses théories, il y a sa recherche, sa volonté de savoir et de faire connaître, aussi voilà où il est éternellement, où il demeure inattaquablement respectable.
— Ceci admis, dis-je, ne croyez-vous pas possible et normale une réaction, — provisoire si vous voulez, — contre la littérature matérialiste ?
— Parbleu ! et il faut qu’elle soit. Où serait la vie sans ces combats continuels ? Et puis, c’est le pendule, c’est le va-et-vient, et ce qui paraît si extraordinaire, au demeurant, n’est que monotone. Regardez. La littérature de la Renaissance est une réaction contre le mysticisme du moyen âge. Qu’est-ce que le romantisme ? une réaction contre l’esprit positif du dix-huitième siècle.
Elle avait même commencé plus tôt, cette réaction ; mais qui est-ce qui sait quelque chose de Baculard d’Arnaud et de sa tentative sentimentale contre les Encyclopédistes ?
C'est marrant, depuis hier j'ai un passage de Funes ou la mémoire qui me trotte dans la tête (j'en ai relu quelques unes dans le train, mon livre étant coincé au fond de ma valise), passage qui s'était évaporé aux précédentes lectures. Ça rejoint bien ces notions d'accumulation de savoir, de singularité en parallèle à la littérature d'observation
"Il avait appris sans effort l’anglais, le français, le portugais, le latin. Je soupçonne cependant qu’il n’était pas très capable de penser. Penser c’est oublier des différences, c’est généraliser, abstraire. Dans le monde surchargé de Funes il n’y avait que des détails, presque immédiats."
C'est très chestertonien Funes, dans le paradoxe de l'inversion de la qualité, du savoir contre l'érudition.
Le 14 décembre 2020 à 11:56:19 Depuis1257 a écrit :
C'est très chestertonien Funes, dans le paradoxe de l'inversion de la qualité, du savoir contre l'érudition.
J'avais pas relu de Borges depuis que j'ai lu quelque Chesterton. Effectivement ça se ressent fort comme influence. D'ailleurs j'avais oublié qu'il citait Bloy parmi les auteurs qu'il "relit continuellement".
Vrais reconnaissent vrais, en somme.
De nombreuses paroles d'adultes responsables m'ont peint une image assez naïve du pays. Des gens très peu méfiants à me confier des biens onéreux m'ont souvent fait sourire. Une jeune mère, un jour, m'a demandé si je connaissais une auberge de Provence avec une piscine où elle avait passé des vacances. Elle ne m'a pas donné de nom, elle ne m'a même pas parlé d'une ville ; elle a simplement transposé une réalité du pays où une destination pouvait simplement être "une piscine à 2 km de la ferme abandonnée du sud-est du fjord". Pour elle, comme je venais de France, il y avait des chances que je sois au courant qu'il y ait une auberge avec une piscine en Provence et que je connaisse même les propriétaires. Peut-être y avait-il une chance qu'ils soient de ma famille ? Aujourd'hui encore et avec douceur, je me demande comment était la carte du monde dans sa tête.
Beau passage.
Merci pour le voyage.
Tessonnisation bestiale du forum ![]()
Enfin là on est plus chez Bouvier.
Le Procès- Franz Kafka
Merci pour ce partage Tonitruel, sympa à lire.
Sodome et Gomorrhe, Proust
Guerre de rien de Jacques Barbéri
Jeune Homme, Mon combat - Livre III de Karl Ove Knausgaard.
Les langages de l'amour de Gary Chapman
Des souris et des hommes- John Steinbeck
En V.O bien-sûr 