C'est assez complexe à expliquer, comme souvent avec les bouquins qui jouent sur la forme de l'objet-livre.
En gros, le "roman-lexique" que constitue le Dictionnaire khazar s'intéresse au peuple éponyme, qui a vécu vers le IXe, Xe siècle près de la caspienne, et qui à la suite d'une polémique nous dit-on s'est converti à un des trois grands monothéismes, mais on ignore lequel.
Le roman se présente comme la réunion de trois petites encyclopédies - une de source chrétienne, une de source islamique, une de source judaïque - qui apportent chacune à travers divers chroniqueurs et témoins de leur foi respective, à diverses époques, un éclairage sur l'histoire des Khazars, leur culture, leurs légendes, la polémique qui les a opposés. On a de plus une introduction du supposé compilateur du livre et quelques addendum qui sont intégrés aux sous-histoires développées dans plusieurs des entrées du Dictionnaire.
Il y a fondamental deux types d'entrées dans le Dictionnaire. Celles qu'on retrouve dans les trois sous-livres, marquées par un triangle - par exemple les articles "Ateh", "Khazar" ou "polémique khazar" sont traités par les trois fois -, et celles qui sont spécifiques à une des encyclopédies, marquées par un symbole distinctif.
Chacune de ces entrées réfère souvent à d'autres articles, de son livre ou des deux autres, ce qui permet au roman d'avoir de nombreux modes de lecture différents - évoqués d'ailleurs dans la "préface" du compilateur. On peut choisir de lire d'abord tous les articles d'une des encyclopédies. On peut choisir de lire d'abord les articles traités par les trois fois, pour comparer. On peut choisir de lire par système de renvoi en se saisissant d'un article et en lisant ceux qui lui sont liés. Il y a différentes sous-histoires, différentes temporalités - le XIe, le XVIIe, le XXe - qui sont développées au fil des articles se recoupant ou s'opposant les uns les autres.
Les entrées peuvent être de natures très diverses, on a des contes, des légendes de chevalerie, des articles plus historicisants, des glossaires...etc.
Effectivement tu lis ça tu as fréquemment l'impression de lire une de ces nouvelles de Borges où il décrit les habitudes culturelles d'une communauté ou d'un peuple qu'il a inventé, typiquement je pense à "Tlön, Uqbar, Orbis Tertius", ou une secte à la théologie étrange. Deux des personnages du roman - ils sont parfois historiques, Cyrille et Méthode notamment - rêvent l'un de l'autre à différentes époques, là on est en plein Cortazar. Ce genre de choses.
La grande force du roman, en plus d'avoir su mêler parfaitement les registres pseudo-scientifiques pour créer du fantastique suggestif dans la grande tradition des Vies imaginaires -là on est chez Schwob et chez Bolano -, c'est de présenter un style authentiquement différent dans ses entrées suivant la période et le milieu culturel dans lesquels elle se trouve. Je suis pas un spécialiste de littérature hébraïque médiévale mais pour connaître un peu la manière des orthodoxes dans leur apologétique et le mélange de genres perturbant des chroniqueurs arabes, je trouve ça d'une maîtrise assez impressionnante.
Et, pour une fois, le jeu sur la forme du roman n'est pas qu'un effet de manche de petit malin qui joue l'illusionniste. Chaque lecteur aura son cheminement perso et ça induit quelque chose de très fort sur l'assimilation de ce qu'a pu être vraiment cette fameuse polémique khazar. Comme chez les sud-américains, c'est un roman qui connote énormément derrière l'apparent style plat du dictionnaire, et c'est une littérature qui donne d'autant plus que le lecteur un tant soit peu cultivé et passionné est prêt à mettre dedans pour recevoir en retour. Mais c'est très bon.