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--G--
--G--
Niveau 34
28 août 2026 à 14:25:54

Je n'ai pas creusé la question mais je me demande pourquoi Yourcenar a choisi cet empereur-là plutôt qu'un autre

C'est le résultat d'années de 30 ans de recherches, et à priori, le choix d'Hadrien semble idéal parce qu'il a hérité d'un empire à son apogée (celui "de" Trajan), et que sa relation avec Antinous est abondamment documentée et référencée

Crostini
Crostini
Niveau 41
28 août 2026 à 14:39:55

Les pseudo mémoires c'est pas mal taillé ouais dans le premier XXe, et c'est un genre qui garde une certaine vitalité aujourd'hui. Je pense qu'au fond c'est assez logique : le roman historique couleur locale à la Walter Scott a suscité une passion au XIXe très intense que le modernisme aura continué mais en le réinventant à l'aune de son propre paradigme, celui de l'écriture d'un Je en prise avec le monde sans qu'il le comprenne ou qu'il ait parfaitement le moyen d'agir dessus. Et puis le goût du lectorat a évolué avec le temps. L'omniscience d'archéologue décorateur des réalistes ne paraît plus si immersif que l'usage de la première personne et du présent depuis un gros siècle.

C'est la FPSisation de la littérature.

Sinon je pense que ce qui l'intéresse chez Hadrien c'est que la figure permet de créer un écart énorme entre la puissance démesurée - c'est l'empereur de l'apogée géographique de l'empire et celui qui a lancé de grands travaux soutenant sa démarche d'auto déification - et la misère extrêmement simple, ramassée du moi vieillissant et épicurien. Les empereurs tragiques et conquérants, les empereurs pervers, elle s'en fout, elle veut travailler l'écartèlement entre le moi privé et le moi public et y a pas meilleure figure qu'Hadrien pour ça.

Stylistiquement ça passe souvent par ces pages en grandes envolées qui sont brisées à la fin par une conclusion sèche de facture néo-classique. J'aimais beaucoup à cet égard un passage, que j'avais dû mettre à l'oral du bac à l'époque :

La nuit qui suivit ces célébrations, du haut d’une terrasse, je regardai brûler Rome. Ces feux de joie valaient bien les incendies allumés par Néron : ils étaient presque aussi terribles. Rome : le creuset, mais aussi la fournaise, et le métal qui bout, le marteau, mais aussi l’enclume, la preuve visible des changements et des recommencements de l’histoire, l’un des lieux au monde où l’homme aura le plus tumultueusement vécu. La conflagration de Troie, d’où un fugitif s’était échappé, emportant avec lui son vieux père, son jeune fils, et ses Lares, aboutissait ce soir-là à ces grandes flammes de fête. Je songeais aussi, avec une sorte de terreur sacrée, aux embrasements de l’avenir. Ces millions de vies passées, présentes et futures, ces édifices récents nés d’édifices anciens et suivis eux-mêmes d’édifices à naître, me semblaient se succéder dans le temps comme des vagues ; par hasard, c’était à mes pieds cette nuit-là que ces grandes houles venaient se briser. Je passe sur ces moments de délire où la pourpre impériale, l’étoffe sainte, et que si rarement j’acceptais de porter, fut jetée sur les épaules de la créature qui devenait pour moi mon Génie : il me convenait, certes, d’opposer ce rouge profond à l’or pâle d’une nuque, mais surtout d’obliger mon Bonheur, ma Fortune, ces entités incertaines et vagues, à s’incarner dans cette forme si terrestre, à acquérir la chaleur et le poids rassurant de la chair. Les murs solides de ce Palatin, que j’habitais si peu, mais que je venais de reconstruire, oscillaient comme les flancs d’une barque ; les tentures écartées pour laisser entrer la nuit romaine étaient celles d’un pavillon de poupe ; les cris de la foule étaient le bruit du vent dans les cordages. L’énorme écueil aperçu au loin dans l’ombre, les assises gigantesques de mon tombeau qu’on commençait à ce moment d’élever sur les bords du Tibre, ne m’inspiraient ni terreur, ni regret, ni vaine méditation sur la brièveté de la vie.

--G--
--G--
Niveau 34
28 août 2026 à 20:21:20

Ces figure, ce motif d'Homme qui regarde son passé, la fin de son existence et la fin inéluctable de son monde, ça peut évoquer le dialogue entre Marco Polo et Kubilai Khan dans Les Villes invisibles et, en plus intimiste, La Lune et les feux de Pavese, pour ceux que ça intéresse. Ali Hodja dans Le Pont sur la Drina de Andric aussi, très présent quand tout devient pressant.
Je recommande fort De la forêt de Bibhouti Bhousan Banerjee aussi (le mec qui a écrit la Trilogie d'Apu, adaptée au cinéma par ce génie de Satyajit Ray)

Message édité le 28 août 2026 à 20:26:13 par --G--
Chiyochan
Chiyochan
Niveau 74
29 août 2026 à 04:37:45

Le 28 août 2026 à 14:39:55 :
Les pseudo mémoires c'est pas mal taillé ouais dans le premier XXe, et c'est un genre qui garde une certaine vitalité aujourd'hui. Je pense qu'au fond c'est assez logique : le roman historique couleur locale à la Walter Scott a suscité une passion au XIXe très intense que le modernisme aura continué mais en le réinventant à l'aune de son propre paradigme, celui de l'écriture d'un Je en prise avec le monde sans qu'il le comprenne ou qu'il ait parfaitement le moyen d'agir dessus. Et puis le goût du lectorat a évolué avec le temps. L'omniscience d'archéologue décorateur des réalistes ne paraît plus si immersif que l'usage de la première personne et du présent depuis un gros siècle.

C'est la FPSisation de la littérature.

Sinon je pense que ce qui l'intéresse chez Hadrien c'est que la figure permet de créer un écart énorme entre la puissance démesurée - c'est l'empereur de l'apogée géographique de l'empire et celui qui a lancé de grands travaux soutenant sa démarche d'auto déification - et la misère extrêmement simple, ramassée du moi vieillissant et épicurien. Les empereurs tragiques et conquérants, les empereurs pervers, elle s'en fout, elle veut travailler l'écartèlement entre le moi privé et le moi public et y a pas meilleure figure qu'Hadrien pour ça.

Stylistiquement ça passe souvent par ces pages en grandes envolées qui sont brisées à la fin par une conclusion sèche de facture néo-classique. J'aimais beaucoup à cet égard un passage, que j'avais dû mettre à l'oral du bac à l'époque :

La nuit qui suivit ces célébrations, du haut d’une terrasse, je regardai brûler Rome. Ces feux de joie valaient bien les incendies allumés par Néron : ils étaient presque aussi terribles. Rome : le creuset, mais aussi la fournaise, et le métal qui bout, le marteau, mais aussi l’enclume, la preuve visible des changements et des recommencements de l’histoire, l’un des lieux au monde où l’homme aura le plus tumultueusement vécu. La conflagration de Troie, d’où un fugitif s’était échappé, emportant avec lui son vieux père, son jeune fils, et ses Lares, aboutissait ce soir-là à ces grandes flammes de fête. Je songeais aussi, avec une sorte de terreur sacrée, aux embrasements de l’avenir. Ces millions de vies passées, présentes et futures, ces édifices récents nés d’édifices anciens et suivis eux-mêmes d’édifices à naître, me semblaient se succéder dans le temps comme des vagues ; par hasard, c’était à mes pieds cette nuit-là que ces grandes houles venaient se briser. Je passe sur ces moments de délire où la pourpre impériale, l’étoffe sainte, et que si rarement j’acceptais de porter, fut jetée sur les épaules de la créature qui devenait pour moi mon Génie : il me convenait, certes, d’opposer ce rouge profond à l’or pâle d’une nuque, mais surtout d’obliger mon Bonheur, ma Fortune, ces entités incertaines et vagues, à s’incarner dans cette forme si terrestre, à acquérir la chaleur et le poids rassurant de la chair. Les murs solides de ce Palatin, que j’habitais si peu, mais que je venais de reconstruire, oscillaient comme les flancs d’une barque ; les tentures écartées pour laisser entrer la nuit romaine étaient celles d’un pavillon de poupe ; les cris de la foule étaient le bruit du vent dans les cordages. L’énorme écueil aperçu au loin dans l’ombre, les assises gigantesques de mon tombeau qu’on commençait à ce moment d’élever sur les bords du Tibre, ne m’inspiraient ni terreur, ni regret, ni vaine méditation sur la brièveté de la vie.

Pas mal, pour un oral du bac, ça change de Ronsard et Mignonne allons voir si la rose (qui ce matin avait desclose, n'a point perdu cette vesprée..), 17/20, donc je m'en souviens encore :hap:

Aujourd'hui, et depuis le début du vingtième siècle, avec Marcel Proust, les mémoires s'appellent l'autofiction.

Faire de sa vie un rêve, de ses souvenirs une histoire.

HydredeChambre
HydredeChambre
Niveau 23
29 août 2026 à 13:12:47

Merci pour vos intéressantes remarques.

De ce que je lis dans les notes en fin d'ouvrage, la composition des Mémoires n'a pas été évidente puisqu'entre 1924 et l'achèvement du roman en 1950, Yourcenar a plusieurs fois laissé en plan voire complètement abandonné le projet, qu'elle a repris pratiquement par un concours de circonstances. En plus de l'assimilation des connaissances sur Hadrien il aura aussi fallu selon elle qu'elle gagne en maturité pour réussir à l'écrire.

En ce qui concerne les pseudo mémoires, je n'avais pensé qu'au cas où l'auteur attribue un discours autobiographique fictif à un personnage historique qui n'est pas lui-même, comme le fait Yourcenar avec Hadrien, et pas à la pratique de l'autofiction effectivement. Après j'imagine qu'il faut que l'auteur témoigne un minimum d'un contexte historique pour que son œuvre puisse être qualifiée de "pseudo mémoires" et pas simplement d'autofiction.

Sinon je trouve que l'écriture de Yourcenar a ce quelque chose de très propre : qui en impose simplement, sans fioritures. Je peux retrouver ce côté "clair et net" dans du Mauriac par exemple ; même si leurs styles sont différents et que d'autres styles me plaisent davantage, je trouve qu'ils ont quelque chose d'une leçon d'écriture, à prendre dans le meilleur sens.

Je note le B. B. Banerjee, jamais lu.

Lekiwitas
Lekiwitas
Niveau 27
01 septembre 2026 à 21:27:47

" Lonesome Dove " de Larry McMurtry , ambience western
Autant j'adore les personnages , cette impression de vivre avec eux est saisissante
Autant les 300 première pages il ne se passe absolument rien , aucun rythme . Faut vraiment accrocher car la suite vaut le détour .

icewinddaleIII
icewinddaleIII
Niveau 61
02 septembre 2026 à 01:05:10

J'étais personnellement très hypé par Lonesome Dove. Content de voir ces retours assez unanimes car c'est potentiellement ma prochaine lecture.

zahbout
zahbout
Niveau 20
04 septembre 2026 à 14:45:57

Divertir pour dominer (Offensive).
Le tome 2 de côté en prévision.

Becange
Becange
Niveau 54
06 septembre 2026 à 14:36:57

Je me remets sérieusement à lire après une pause d'un an. J'ai repris Le passé simple de Driss Chraïbi.

icewinddaleIII
icewinddaleIII
Niveau 61
07 septembre 2026 à 00:10:47

Commencé enfin Crime et Châtiments. Je m'étais juré de lire a minima 2-3 grands classiques de la littérature russe, plus pour la culture que pour le plaisir je l'admets.

zahbout
zahbout
Niveau 20
09 septembre 2026 à 15:17:18

Histoire secrète de la V république (Sous la direction de Roger Faligot et Jean Guisnel).
Qui a dit "Tous pourris" ?

KobeSmul
KobeSmul
Niveau 76
09 septembre 2026 à 19:59:39

Le 09 septembre 2026 à 15:17:18 :
Histoire secrète de la V république (Sous la direction de Roger Faligot et Jean Guisnel).
Qui a dit "Tous pourris" ?

Signalé

HydredeChambre
HydredeChambre
Niveau 23
12 septembre 2026 à 18:40:30

Le 07 septembre 2026 à 00:10:47 :
Commencé enfin Crime et Châtiments. Je m'étais juré de lire a minima 2-3 grands classiques de la littérature russe, plus pour la culture que pour le plaisir je l'admets.

Crime et Châtiment j'en avais trouvé la lecture plus "facile" et agréable que ce à quoi je m'attendais, ça me dirait bien de le relire un jour.

Ici finito Le Diable boiteux de Le Sage, œuvre du 18è siècle qui a été plusieurs fois remaniée et éditée entre 1707 et 1726. C'est un roman satirique dans lequel se produit la rencontre fortuite entre un jeune étudiant, don Cléofas, et le diable Asmodée. Celui-ci use du pouvoir de faire disparaître les toits des maisons et autres bâtiments, ce qui donne aux deux personnages, élevés dans les hauteurs, l'occasion d'observer, d'expliquer et de commenter différentes scènes dévoilées de la société humaine. La narration enchaîne rapidement esquisses de caractères, récits très brefs et récits longs, lesquels forment les histoires enchâssées courantes dans la littérature de l'époque ; la situation-cadre connaît elle-même entretemps une péripétie et puis un dénouement.
La peinture des travers humains est assez légère, elle survole souvent, ce qui peut décontenancer un peu si l'on s'attend à du plus lourd. Le Sage possède cependant un style qui ne manque pas d'humour ni de mordant, comme on peut le sentir à travers certaines remarques sarcastiques (contre les médecins, par exemple) ou certains traits d'esprit, c'est ce qui m'a rendu ce livre plaisant à parcourir malgré peut-être une relative monotonie.

Prochaine lecture pas encore choisie mais ça ne saurait tarder. Je ne suis pas chez moi pour quelques jours mais je viens de passer à la bouquinerie, et comme j'ai déjà pas mal de bouquins qui traînent encore ici j'ai un large éventail de choix. Je me disais d'ailleurs que pour cet automne je tenterai peut-être de dresser une liste préétablie de ce que je lirai pendant la saison, alors que j'apprécie habituellement de pouvoir choisir mes lectures selon le moment et les circonstances ; c'est peut-être la rentrée scolaire qui m'influence et me pousse à me faire un "programme". Je verrai.

GrandMereSenile
GrandMereSenile
Niveau 51
14 septembre 2026 à 11:38:26

Je suis en train de lire les Frères Karamazov, j'en suis au quart.
Je lis avec la traduction de Markowicz, pas touours simple à appréhender...

icewinddaleIII
icewinddaleIII
Niveau 61
14 septembre 2026 à 12:32:12

@HydrdeChambre : J'ai un peu le même ressenti. J'en suis au tiers du roman et c'est incontestablement plus moderne sur la forme que dans mes attentes.

Ça rend la lecture moins hachée et plus fluide que l'on pense au premier abord. Par contre je suis convaincu qu'une fois Crime et Châtiments terminé je passerai à un tout autre type de littérature.

Avec l'automne qui pointera le bout de son nez j'enchaînerai sans doute sur un peu d'Horreur Gothique.

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