Lu L'Ennui - Moravia, roman dont le protagoniste, Dino, nous expose sa définition du sentiment éponyme comme étant celui d'une absence de rapport avec les êtres et les choses, un détachement d'avec le réel, d'où découle une indifférence à tout et, pour le peintre, une incapacité à œuvrer. L'apparition d'une jeune fille, modèle et amante d'un peintre voisin, va perturber cette situation. C'est en fait assez banal : Dino, pressentant quelque chose de déplaisant à venir dans cette relation, hantée par le comportement autodestructeur et le suicide de l'autre peintre, veut y mettre un terme, et il suffit d'un rendez-vous manqué pour qu'il trouve à son amante, une gamine plutôt vaine, ce quelque chose d'insaisissable. Ennuyeuse, elle le désennuie. Pour pouvoir rompre avec elle et s'en détacher sans peine et sans regret, il faudrait que Dino puisse lui ôter ce pouvoir de fascination, la posséder réellement, corps et âme, ce qui n'est pas possible au seul moyen de leurs rapports charnels répétés et machinaux.
Il y a dans ce roman un côté programmatique que j'avais déjà retenu dans un autre Moravia, et qui peut en perturber l'appréciation, voire lui donner quelque chose d'un peu tarabiscoté, comme quand on tient à expliquer certaines choses, en les rendant par là plus complexes, plus subtiles ou plus étranges qu'elles ne sont en réalité. Mais sans doute un choix bien conscient de l'auteur. Le personnage de la jeune fille est assez radicalement évidé (elle existe essentiellement à travers son corps particulier, espèce d'hybride d'enfant et de femme), ce qui peut être agaçant à force, voire ennuyeux, et pousser du côté de l'irréalisme. J'ai apprécié le parallélisme constant (mais pas constamment explicite) entre la relation actuelle de la jeune fille avec Dino et celle qui l'a précédée, avec l'autre peintre ; ça conférait un fond de tragique, de fatalité mystérieuse. Le lien avec l'art (ici pictural) est cependant moins nourri qu'on pourrait le croire au premier abord, la narration ne part pas fondamentalement de ce côté (aussi j'avais malgré moi L'Œuvre de Zola à l'esprit, qui a fait comparaison).
En somme, j'en ressors en trouvant Moravia très intéressant tout en ayant une sorte de gêne dans mon appréciation, comme si la proposition de l'auteur au sujet de l'ennui dominait toujours la fiction, par moment de manière plutôt bavarde (par exemple dans la répétition ici et là de la définition de cet ennui). C'est assez curieux. Après je sens que ma lecture est en quelque sorte partielle, peut-être qu'il me faudra un troisième Moravia pour mieux le comprendre.
Ici j'ai tout juste commencé Mémoires d'Hadrien de Yourcenar, dont j'associais la lecture à l'été ; ce sera peut-être par petites sessions et en alternant avec autre chose, on verra.