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Quel livre êtes-vous en train de lire ?

GrandGaffiot
GrandGaffiot
Niveau 10
13 mai 2022 à 21:10:58

Je crois qu'il y a un travail du déceptif important dans Au cœur des ténèbres qui a besoin pour faire porter sa critique de saper les personnages après nous les avoir fait miroiter comme des figures plus fascinantes.

Kurtz est une fausse idole, il brille (dans son absence, sans mauvais jeu de mot) mais dès qu'on le voit sa peinture en toc s'efface toute de suite. L'Arlequin est un fou miroitant sans grande consistance, les espèces de missionnaires de la compagnie sont des spectres blancs qu'on sait très vite assez vulgaires sous le froc et le comptable ne ment pas quand il montre qu'il n'a d'intérêt que son col amidonné.

Conrad peut laisser penser qu'il va mettre en scène des monstres dans une forêt noire mais finalement c'est dans une certaine banalité que les membres de la compagnie montrent bien l'horreur normale de leur commerce, qui est la même que celle mortifère des Bruxellois vivant dans ce qui est ouvertement décrit comme une nécropole.

Il y a une sorte de syndrome du carton-pâte volontaire autour de ces gens qui, pour asseoir leur domination sur les autochtones réduits essentiellement à des corps, se sont faits passer pour des dieux. Mais mal.

Il y a pas mal de dupes dans le roman qui accepte ce travestissement vulgaire - la fiancée de Kurtz en premier lieu, les auditoires de Marlow qui ont besoin de penser le monde à travers des structures narratives clichées - mais lui n'est pas dupe, il a suivi un train fantôme (ce bateau et ce fleuve ont quelque chose de terriblement ferroviaire et rectiligne dans le roman) dont il exhibe la mauvaise finition.

demester
demester
Niveau 9
13 mai 2022 à 21:57:27

Les faux monnayeurs, André Gide
Ensuite j'enchaine sur deux pièces Racine.
Puis j'ai pris deux romans de Romain Gary, puisque vous en parliez. J'en ai jusqu'à la fin du mois je pense.

E-180
E-180
Niveau 31
13 mai 2022 à 23:19:56

J'ai aussi eu une expérience légèrement déceptive avec Au coeur des Ténèbres, surtout parce que j'attendais quelque chose de beaucoup plus proche d'Apocalypse Now.

Le Kurz du film est un gourou magnétique, il a une aura quasi surnaturelle, on le présente d'ailleurs comme une sorte de demi-dieu.

Celui du livre est un fonctionnaire colonial dégénéré qui ne fait finalement qu'appliquer monstrueusement les consignes qu'il a reçues: récolter de l'ivoire. Je me souviens d'ailleurs d'une scène démythifiante où il rampe comme une merde pathétique dans la jungle. Comme l'arlequin il appartient plus à la farce grotesque. Je garde d'ailleurs un souvenir carnavalesco-glauque du récit, une impression de langueur bouffonne assez dur à décrire qui rejoint assez bien cette idée d'idoles en toc décrite par GrandGaffiot.

Sinon je viens de finir Encre sympathique de Modiano, c'était pas bien. C'est un de ses derniers romans (2019) donc je veux pas le juger là-dessus parce qu'il commence peut-être à radoter, mais ce plat travail de la mémoire biographique sans ambition ni travail sur la forme, je ne vois pas l'intérêt, on dirait du sous-sous Claude Simon.

Avant j'ai lu Les amants du Sputnik de Murakami, c'était pas bon non plus. Je pense pas que je lui redonnerai sa chance.

Message édité le 13 mai 2022 à 23:21:49 par E-180
HydredeChambre
HydredeChambre
Niveau 22
14 mai 2022 à 12:19:36

Merci pour vos retours clairs et intéressants :oui:

Pour ce qui est de l'aspect déceptif lié au personnage de Kurtz, je l'ai perçu comme une des réussites déstabilisantes de l'œuvre, tout comme la banalité du mal, le côté inexpressif du mal, du mauvais, dans l'exploitation coloniale ; ça parvient à frustrer les attentes classiques du lecteur-voyeur. En fait la petite frustration que j'ai eue suite à leur rencontre ne portait pas tant sur l'attente de la présentation d'une espèce de demi-dieu, que peut-être sur celle d'un peu plus de description accordée à la peinture de cette déchéance. C'était une sorte de déception liée au détail de la révélation, de la situation générale, plutôt qu'au statut de puissance de Kurtz (il y a certes une déception à ce niveau-là, les rumeurs préalables à la rencontre travaillant à créer une curiosité, une attente de l'extraordinaire, autour de la puissance de la parole du bonhomme, mais elle est vite digérée pour ma part, comme un principe de l'œuvre qui lui donne son sens).
Mais de toute façon – et c'est ce qui m'a plu aussi – je garde à l'esprit que le récit est avant tout celui d'un personnage, Marlow, qui choisit de taire, de filtrer, de mettre en avant ou non certains éléments, face à ses auditeurs : ici, pas question pour lui de s'appesantir davantage sur le caractère dégoûtant de la figure. J'aime bien ce côté subjectif et réaliste de la narration, et le fait que, comme dans Lord Jim, il y a une sorte de mise en scène et de questionnement de la parole, du récit.

La scène où Kurtz rampe est justement l'image dominante que je garde de lui.

Je n'ai pas vu Apocalypse now et ce n'est pas plus mal d'avoir lu ce bouquin avant. Ca me rappelle que ma sœur avait trouvé une édition de l'œuvre accompagnée du dvd du film dans une boîte à livres.

zairois101214
zairois101214
Niveau 10
14 mai 2022 à 19:11:32

Lord jim je suis vraiment passé à côté, les anti-héros de conrad au final je trouve ça très niais, simpliste.
Le dernier tiers du bouquin c'est vraiment du feuilleton total

GrandGaffiot
GrandGaffiot
Niveau 10
14 mai 2022 à 19:26:40

Je pense que les deux dimensions sont corrélées, Kurtz est déceptif parce qu'il est impuissant à ce moment du livre, parce que Marlow est de toute façon arrivé trop tard pour vivre l'aventure, d'où l'absence de véritables scènes lui donnant un rôle capital à occuper, Kurtz il a disparu aux confins du fleuve en même temps qu'il a quasi-disparu du texte, Marlow est qu'un fossoyeur dans le bouquin qui constate vaguement.

Les perso de Conrad ont souvent ce statut de témoin errant, et quand ils l'ont pas ils sont quand même fuyants puisque ce sont souvent des traîtres, des lâches, des malmenés, par la maladie ou par les éléments. Je trouve ça plus dépouillé que simpliste personnellement, mais c'est clair que j'attache pas énormément de sentiments et de pensées à ces héros-là.

Après, ça me paraît cohérent avec ce que les bouquins doivent montrer donc pourquoi pas ma foi.

GrandGaffiot
GrandGaffiot
Niveau 10
14 mai 2022 à 19:30:01

Je suis sur L'Enigme, de Rezvani.

Une famille d'écrivains disparaît à bord de leur navire ; tous partagent des relations tendues et floues avec les autres membres du groupe, qui s'expriment dans les ouvrages symboliques qu'ils écrivent les uns (sur) les autres.

Un théseur qui a travaillé sur eux, un enquêteur marin et un poète criminologue analysent leurs productions pour essayer de déduire ce qu'il s'est passé.

Le genre de bouquin que tu ouvres en te demandant si ça sera plus team Borges ou team Eco, et en général tu en lis 70 pages en deux semaines parce que c'est plus le deuxième.

demester
demester
Niveau 9
14 mai 2022 à 22:51:38

Le 13 mai 2022 à 23:19:56 :
J'ai aussi eu une expérience légèrement déceptive avec Au coeur des Ténèbres, surtout parce que j'attendais quelque chose de beaucoup plus proche d'Apocalypse Now.

Le Kurz du film est un gourou magnétique, il a une aura quasi surnaturelle, on le présente d'ailleurs comme une sorte de demi-dieu.

Celui du livre est un fonctionnaire colonial dégénéré qui ne fait finalement qu'appliquer monstrueusement les consignes qu'il a reçues: récolter de l'ivoire. Je me souviens d'ailleurs d'une scène démythifiante où il rampe comme une merde pathétique dans la jungle. Comme l'arlequin il appartient plus à la farce grotesque. Je garde d'ailleurs un souvenir carnavalesco-glauque du récit, une impression de langueur bouffonne assez dur à décrire qui rejoint assez bien cette idée d'idoles en toc décrite par GrandGaffiot.

Sinon je viens de finir Encre sympathique de Modiano, c'était pas bien. C'est un de ses derniers romans (2019) donc je veux pas le juger là-dessus parce qu'il commence peut-être à radoter, mais ce plat travail de la mémoire biographique sans ambition ni travail sur la forme, je ne vois pas l'intérêt, on dirait du sous-sous Claude Simon.

Avant j'ai lu Les amants du Sputnik de Murakami, c'était pas bon non plus. Je pense pas que je lui redonnerai sa chance.

J'ai eu la même impression en lisant Les amants du Sputnik il y a 3 ans. Murakami est très loué mais j'ai jamais osé lui redonner sa chance.

zairois101214
zairois101214
Niveau 10
14 mai 2022 à 22:54:54

Je suis sur le troisième tome de joseph et ses frères de Mann, toujours du mal à apprécier cette série.
C'est très lourd, de façon similaire à salammbô, notamment les chapitres sur le voile. Souvent les descriptions vont être soutenues par l'évocation répétée ad nauseam des différents panthéon, baal, moloch, gilgamesh ishtar etc, puis les dieux égyptiens. Alourdissement aussi par les formules pareils à salammbô, toutes les expressions superfétatoires qui sont un marquage de l'époque.

Au bout du troisième livre je commence à plus facilement rentrer dedans. Pour la culture c'est intéressant puisque j'ai pas lu les textes, Jacob&esau ça restait très vague pour moi.
Puis l'approche est intéressante sur certains thèmes, j'imagine que les textes sont très succins sur les différents épisodes et le travail de psychologisation de Mann pour justifier et éclaircir la jalousie des frères, les fautes de Joseph, son acceptation au service de putiphar, excuser la femme de putiphar (c'est là où j'en suis) en créant un contexte, c'est ce que j'attendais de ces livres mais au final ça prend beaucoup moins de places que dans les autres livres de Mann, faute aux descriptions et dialogues plombés.

HacheTague00
HacheTague00
Niveau 30
14 mai 2022 à 23:50:17

Ca fait un moment que j'ai lu Heart of Darkness mais je vous suis sur la plupart des éléments. Je pense qu'au fond Conrad voulait montrer que les idoles ne résistent pas à la rencontre et à la réalité. Tout le monde idéalise Kurtz pendant le roman jusqu'au au moment ou il ne reste qu'un homme à moitié fou au milieu de quelques natifs et de l'ivoire, et rien de plus pour conserver le mythe. En parallèle je pense que Conrad voulait jouer avec cette déception, pour montrer qu'au final les vertues de la civilisation étaient toutes relatives, et que le pourvoyeur de barbarie étaient bien les colons ici, et que la violence était au final dissimulée à Londres, et exprimée au fond du Congo sans retenu.

Concernant Murakami je n'ai lui que 1Q84, que je n'ai pas vraiment apprécié, une traduction un peu à la truelle n'a pas aidé je pense, mais de toute façon j'ai trouvé le livre bien rempli de vide.

Là je viens de finir Le Nom de la Rose d'Umberto Eco (traduction de Schifano, j'ignore s'il en existe d'autres). Le roman n'est pas dénué d'intérêt dans le fond même si dans la forme c'est plutôt classique, une histoire d'enquête avec un enquêteur très adroit et son faire valoir plus naïf qui fournit des indices sans s'en rendre compte et permet l'intégration du lecteur. La seule différence et pour moi l'intérêt du livre vient dans le cadre, celui d'une abbaye du début du 14ème siècle avec tout le bagage historique du moment (déplacement du Pape à Avignon, tension avec le Saint Empire, intégration des franciscains). Même si Eco maîtrise clairement son sujet, le livre reste bicéphale: on a d'un côté l'enquête, et d'un autre cet ensemble historique, et les deux se côtoie sans se croiser, au point qu'on se demande à quoi bon choisir ces dates particulières.
Pour ce qui est du style, c'était plutôt bon même si un peu peine à jouir parfois, et je n'ai pas encore tranché sur les nombreux citations latines, parfois je trouvais que c'était un peu trop, mais peut être que moins ne m'aurait pas été non plus. Bref c'était pas trop mal mais je ne replongerai pas dans du Eco tout de suite.

ARCOB91
ARCOB91
Niveau 20
15 mai 2022 à 13:16:54

Le 13 mai 2022 à 21:57:27 :
Les faux monnayeurs, André Gide
Ensuite j'enchaine sur deux pièces Racine.
Puis j'ai pris deux romans de Romain Gary, puisque vous en parliez. J'en ai jusqu'à la fin du mois je pense.

Bonjour,

Je suis désolé, mais quand j'entends " faux-monnayeur ", je ne pense pas spontanément à Gide, mais à Ceslaw Bojarski, immédiatement.
Cet homme est mondialement connu sous le surnom de 'Cézanne de la fausse-monnaie", un véritable artiste en son genre.
https://wwv.stockholm-sardou.fr/torrent/21603/le-c%C3%A9zanne-de-la-fausse-monnaie---documentaire-(2019)/
en salle des ventes aux enchères, un vrai 100fr Bonaparte part à 180 euros. La fausse monnaie, le vrai faux Bojarski 100fr Bonaparte s'adjuge 7500 euros pièce. https://www.youtube.com/watch?v=_eJhixhceT4
Si une seule page d'un livre valait ce prix-là, les libraires deviendraient multi-milliardaires.

c'est ma culture. J'ai vécu, sans le savoir, dans la rue ou Ceslaw avait installé son petit atelier clandestin, ET sa famille.

zahbout
zahbout
Niveau 18
15 mai 2022 à 19:20:51

Demain, je débuterais Histoire d'une vie d'Aharon Appelfeld.

zairois101214
zairois101214
Niveau 10
15 mai 2022 à 21:35:52

j'ai lu un tiers de Turner diaries aujourd'hui. C'est pas absolument naze, bon parfois on sent que c'est écrit par un membre du 18-25 (ouin ouin le port d'arme)

HydredeChambre
HydredeChambre
Niveau 22
15 mai 2022 à 23:23:11

Le 14 mai 2022 à 19:26:40 :
Je pense que les deux dimensions sont corrélées, Kurtz est déceptif parce qu'il est impuissant à ce moment du livre, parce que Marlow est de toute façon arrivé trop tard pour vivre l'aventure, d'où l'absence de véritables scènes lui donnant un rôle capital à occuper, Kurtz il a disparu aux confins du fleuve en même temps qu'il a quasi-disparu du texte, Marlow est qu'un fossoyeur dans le bouquin qui constate vaguement.

Oui c'est vrai.
Je m'attendais à plus de matière à certains moments, par une sorte de réflexe, mais finalement c'est très cohérent.
En tous cas je ne fais pas le reproche à l'œuvre de ce sentiment, ça me donne plutôt envie de la relire.

3wolfgangdu44
3wolfgangdu44
Niveau 10
15 mai 2022 à 23:29:23

fini le tome 2 de tara duncan, n'ayant pas le 3 actuellement, je vais donc finir (peut etre) la série A comme association :hap:

GrandGaffiot
GrandGaffiot
Niveau 10
16 mai 2022 à 13:39:30

Fini L'Enigme, de Serge Rezvani. Un universitaire, un enquêteur et un criminologue poète cherchent à mettre au clair la disparition a priori mortelle d'une famille d'écrivains, disparus sur leur bateau. Le bouquin sera évidemment l'occasion d'abondamment faire du méta, au vu du thème, pour se demander globalement comment on vit par la littérature et à quel degré de vérité on peut espérer approcher grâce à elle.

C'est affreusement lourd, abscons, répétitif, bavard, et attendus dans les commentaires que ça porte, à éviter.

C'est une tentative de faire du sous-Eco qui a mal digéré la théorie des grandes heures de la sémio.

zairois101214
zairois101214
Niveau 10
17 mai 2022 à 20:43:05

j'ai fini Turner Diaries.
Difficile de donner, un avis, au départ j'ai été heureusement surpris en voyant que c'était pas complètement à chier malgré le biais de l'ouvrage, finalement sans être mauvais c'est moyen et que c'est bien ce "biais" qui distingue le livre.

Le choix de narration en journal pour se désolidariser du récit (on imagine que c'est par prudence même si l'auteur partage les idées, ça lui permet d'être plus librement excessif) donne une certaine ambiguïté à l'ouvrage et de ses qualités, c'est l'exposition d'un suprématiste et de ses interprétations de l'histoire et de l'état de la société, le fait que ce soient aussi celles de l'auteur affaibli l'ouvrage puisqu'un auteur s'intéressant plus au personnage aurait fait moins de répétitions qui insistent sur l'état de fait fantasmé, ces redondances naïves rendent le bouquin assez illisible.

Sinon sur l'aspect guerilla et révolution c'est correct, détaillé, au final c'est une sorte de sous 1984.
Dans le genre les bouquins de J.G. Ballard sont plus intéressants. Plus de qualités littéraires, y a des personnages, puis c'est plus subtil les thématiques.

--G--
--G--
Niveau 34
17 mai 2022 à 20:57:27

Le lien YouTube de ta signature fonctionne pas gros

zairois101214
zairois101214
Niveau 10
17 mai 2022 à 22:14:39

ouais j'ai été ban donc j'ai pris un ancien pseudo avec vieille signature.
Je sais pas ce que c'est le lien, peut-être le passage dans Lost avec Jack disant "we have to go back"

GrandGaffiot
GrandGaffiot
Niveau 10
17 mai 2022 à 22:21:12

Le plus triste c'est ces paragraphes d'avis.

La team anti-critique était présente pour lutter face à la folie spirituelle.

Maintenant tu remplis même un SC.

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