Bonjour, en cette période morose et creuse je souhaite vous conter une courte histoire.
C’est l’histoire d’un jeune homme devenu vieux. Fils d’ouvrier il a grandi dans la plus grande pauvreté, il ne pouvait respirer que l’odeur d’un loyer sale et étroit, ne pouvais manger que des plats salés et maladroits. Ses parents travaillaient pour un bien maigre salaire, et quand ils étaient chez eux ils étaient avinés et odieux. Notre jeune héros devenu vieux s’appelait Ala, ce décor ne lui convenait pas, il voulait s’élever ou disparaitre il souhaita. Pour se faire des économies il commença, pas un sous il ne dépensa et des petits boulots il entama, du temps il garda pour ses études qu’il privilégia.
Après des années de privation Alla était devenu neurologue. Il gagnait beaucoup d’argent au moins autant qu’il en rêvait à ses 10 ans.
A 40 ans il louait un joli appartement sur la place de la Bastille. Son loyer mensuel dépassait le salaire d’antan des ses parents, mais, du reste, son argent il n’en profita pas. Peu adroit avec le bonheur il ne souriait jamais, car les chambres vaporeuses de sa mémoires étaient noires et couvraient l’instant présent d’un voile sombre l’empêchant d’être sensible à l’amusement.
Il comprit à la fois qu’il ne pouvait être sensible à la beauté et à la vie, et que la beauté est la vie. Après ce bien triste constat il réfléchissait à ce qu’il avait mal fait, comment aurait-t-il pu, lui Alla - fils d’ouvriers, être heureux ?
Cette question l’a préoccupé pendant des mois. Par moment il était tenté de se laisser aller à la malhonnêteté en se disant : le bonheur est intrinsèque aux êtres, certains naissent heureux d’autres non, et on ne peut rien y faire. Après tout pourquoi le bonheur ne serait-t-il pas une qualité comme l’est la générosité ou - d’un aspect simplement physique - la beauté.
Mais il n’a jamais été entièrement satisfait par cette réponse qui lui semblait trop frivole. Il se comparait même à un religieux voulant démontrer l’existence de Dieu en disant : Dieu existe.
« Je suis athée et je suis même matérialiste, je ne crois que ce que je vois, que ce qui est palpable. La beauté existe en soi car mes yeux peuvent l’observer, le bonheur si invisible est forcément muable, maîtrisable et contrôlable. Je suis prêt à parier que tout homme peut être heureux s’il trouve l’huile pour affuter son mécanisme intérieur. »
Un soir après une longue journée de travaille il décida d’ouvrir une bouteille de vin. Un verre en entrainant un autre il perdit peu à peu sa sobriété. Quand elle lui fit complètement défaut il se reposa cette éternelle question : comment aurais-je pu être heureux ?
Mais cette fois ci tout était clair, limpide. Le tableau dans sa cuisine se transforma en télévision qui diffusa le film de sa vie. Il se vit enfant, mettant dix cents de côté pendant que ses amis allaient acheter des sucres d’orge. Il se vit adolescent, faire du baby-sitting pendant que ses amis fumaient du haschich en soirée. Il se vit en train d’étudier jour et nuit pour réussir brillamment son parcours en médecine. Une surabondance de visions, d’idées, de peur et d’espoir l’assaillit à la fois. Il se leva et s’écria :
« Aux enfants voulant devenir sérieux trop jeunes, retenez cette phrase et faites-en votre mantra :
Quand on ne sait ce qu’est s’amuser - même un peu - on ne peut, plus tard être heureux. »
Fureur intacte, je suis vivant.