Federer à jamais.
Si on m’avait demandé d’écrire quelque chose il y a tout juste un mois, après la demie perdue contre Djokovic à Roland Garros, je pense que j’aurais plutôt titré « Federer, crépuscule d’une idole », ou quelque chose dans ce goût-là. Aujourd’hui pourtant, que cette piètre performance sur la terre parisienne nous apparaît loin ! Ce soir, les superlatifs manquent définitivement pour qualifier les exploits du champion suisse. Federer est immortel, Federer est éternel, Federer repousse les frontières du possible... Jamais une vérité ne m’aura paru aussi évidente dans le monde du sport : Roger Federer est bel et bien le plus grand joueur de tennis qu’on puisse imaginer. Je me fous totalement du ratio négatif face à l’ogre espagnol. Malgré les défaites contre sa bête noire, Federer trône bel et bien tout en haut du panthéon mondial, et il faudrait être d’une mauvaise foi absolue pour ne pas le reconnaître.
Aujourd’hui, 8 juillet 2012, Federer vient de briser les derniers records significatifs qu’il lui manquait. Egalé, les sept titres de Sampras et Nadal dans un tournoi du Grand Chelem. Aujourd’hui, il est peut-être bon de rappeler que Federer co-détient le nombre de victoires à Wimbledon (7), à l’US Open (5), à l’Open d’Australie (4) et au Masters (6). Les quatre titres majeurs glanés par Rafael Nadal hors Roland Garros doivent tout simplement s’incliner face à l’immensité d’un tel palmarès.
Surtout, Federer récupère le trône de numéro 1 mondial. Son trône. A bientôt 31 ans. On le disait dépassé, incapable de suivre les deux nouveaux monstres du tennis mondial que sont Nadal et Djokovic. Ah bon, vraiment ? J’admets volontiers que le Suisse ne peut rivaliser avec eux sur les plans défensif et physique. Oui, mais le tennis, c’est bien davantage. J’ai beau regarder de nombreux matchs, m’intéresser à de nombreux joueurs, j’en reviens toujours à Federer. Inévitablement. Au fil des années, je ne suis jamais arrivé à décrire comment un match du Suisse pouvait être beau à regarder. Aujourd’hui, je pense que la formule la plus simple est la suivante : Federer, c’est tout simplement le tennis. Ce mec sait tout faire. Et en plus, il ne s’en prive pas dans un match. Aujourd’hui encore, ses variations –en coup droit comme en revers- ont tutoyé les sommets dans l’intelligence de jeu. Dans un seul et même match, Federer attaque, défend, contre-attaque, fait parler son physique, laisse son incroyable génie s’exprimer, lifte, joue à plat, slice, lobe, passe en force son adversaire au filet… On a vu tout ça aujourd’hui. Et le plus beau, c’est qu’on voit tout ça à chaque match du Suisse.
Sans parler de l’aura esthétique dégagée par Federer. On ne va pas utiliser des milliers de qualificatifs, alors parlons simplement : un coup droit d’attaque de sa Majesté Roger, c’est tout simplement beau. C’est finalement peut-être le point qui démarque les génies de tous les autres : le Suisse arrive à rendre le sport beau, et l’élève parfois au rang de véritable art, là où tous les autres joueurs se bornent aux frontières du sport. Oui, un affrontement Nadal/Djokovic peut subliment la dimension sportive du tennis. Mais Federer va plus loin. Il abolit définitivement toutes les frontières, et transcende le tennis, au point de lui donner une dimension artistique. On est bel et bien en présence d’un génie, d’un esthète. D’un type qui arrive à faire une unanimité totale : au sein des joueurs, des fans de tennis, mais également des personnes lambda, qui ne s’intéressent que partiellement au tennis. C’est dire toute l’aura générée par ce joueur. Le seul joueur que j’aie jamais vu capable de provoquer une standing ovation totale dans deux immenses stades (le Philippe Chatrier et le Arthur Ashe) alors qu’il joue contre le numéro 1 ou numéro 2 mondial (Djokovic à chaque fois, en 2011).
Oui, j’ai l’impression que l’aura de Federer ne s’éteindra jamais. Qu’il accompli trop pour le tennis pour qu’on l’oublie en quelques décennies. J’ai la sensation que le nom du maître suisse restera à jamais lié à ce sport, un peu comme Maradona ou Pelé dans le monde du foot.
Et après tout ce blabla, je me rends compte que j’ai toujours pas parlé du match, et de ce pauvre Murray. Mais à quoi bon l’évoquer ? On connaît d’avance l’issue d’un match sur gazon où Federer évolue à son meilleur niveau. Pourtant, l’Ecossais n’a pas démérité : il était tout proche de gagner le second set, et a fait trembler tous les fans du Suisse jusqu’à la balle de match salvatrice. Mais la vérité, c’est que dans son jardin, quand Federer est à son niveau, il tutoie des sommets inégalés. Entre son jeu au filet qui transpire le talent pur, son coup droit inimitable et son revers qui fait des merveilles (lifté comme coupé), le Suisse a tout simplement trop d’armes pour venir à bout de ses adversaires. On aurait presque l’impression qu’il triche, avec toute la panoplie dont il dispose.
Voilà, je crois que ce petit texte touche à sa fin. On pourra me reprocher d’avoir blablaté inutilement, mais il était important pour moi d’écrire ça. De garder une trace. Parce qu’aujourd’hui, j’ai bien conscience que chaque exploit réussi par le Suisse contribue à construire son immense légende. Une légende toujours vivante, qui continue de jouer. Je crois que c’est ça le plus fou, qu’on perd parfois de vue : Federer est depuis plusieurs années le « meilleur joueur de tous les temps ». Depuis plusieurs années, tous les records sont battus, les uns après les autres. Nous, on assiste à ça, de manière quasi routinière, monotone.
Putain, ayons conscience de la chance qu’on a de voir évoluer un tel génie, tout simplement. Qu’il gagne ou qu’il perde. Cet homme qui a fait tomber à peu près tous les records existants n’a de toute façon plus rien à prouver à personne. Ses actes parlent pour lui. Qu’il se blesse, qu’il se marie, qu’il devienne papa de deux jumelles, qu’il voie éclore deux monstres physiques, rien ne change pour Federer. Qu’on l’enterre ou qu’on l’encense, il reste là, joue, et prouve finalement au monde entier qu’il est bel et bien la plus grande des légendes… Et ce à jamais.