Je vous disais hier que je me comprenais mal, mais que les autres, c'est pire ; et j'en étais arrivé par je ne sais plus quel détour dont j'ai le secret, à la remarque qu'il y a parfois de menues exceptions, des soirées dans lesquelles je ne me retrouve pas en bout de table dans le coin inanimé des gens peu inspirés.
L'exception, elle a eu lieu vendredi soir. Enfin c'était la dernière en date. J'avais en face de moi une illustre inconnue, dont j'avais quelque peu entendu parler par la metteuse en scène de mon ancienne troupe -ancienne troupe qui expliquait ma présence à cette même table...-
La soirée fut délicieuse. Et je ne parle pas que du poisson servi en plat principal. Évidemment, mon vis-à-vis avait été quelque peu épaulé par mes autres voisins, également très sympathiques, mais c'est quand même à lui seul que je dois toute l'onctuosité de cette ambiance -enfin, à elle seule, l'appeler mon vis-à-vis et ainsi devoir l'invoquer au masculin n'était pas l'idée la plus astucieuse qui me soit venue...-
Le pire, c'est que je ne saurais au juste me rappeler exactement à quoi cela tient. Je me souviens évidemment d'une quantité non négligeable de points communs, allant des domaines des plus champêtres au plus profonds. Évidemment, c'est toujours comme cela, quand on n'a guère que la partie rapidement émergée de l'iceberg à comparer, on se trouve fréquemment des esprits soeurs. Et sans doute qu'en creusant un peu, ces opinions politico-philosophiques qu'elle nous aura soufflé s'avèreront dissidentes des miennes. Toujours est-il que, pour une fois, ce n'est même pas moi qui avait lancé le sujet, et ce que j'en ai entendu m'aura bien plu. Voire dépassé. Et, mon orgueil étant ce qu'il est, je dois avouer que c'est une sensation rare.
Évidemment, nous avons aussi nos divergences. Elle est charmante, je suis un crapaud. -Ou une chèvre, c'est selon...- D'ailleurs elle a déjà trouvé prince à sa mesure, semble-t-il. Et au fond, tant mieux. Cela m'évitera de tenter quelque chose de désespéré avec une femme nettement plus âgée que moi. Et d'autre part, ces reines que je croise de temps à autre et dont la seule présence amicale suffit à m'ensoleiller une soirée ; je préfère les savoir aux côtés de conjoints à leur mesure, plutôt qu'avec un déchet semblable à moi. Enfin bref.
Tout ceci pour dire que j'adore cette demoiselle. Dont je ne connais presque rien. Que je ne suis même pas sûr de revoir un jour -c'est l'histoire de ma vie ça, les personnes géniales que je perds de vue...- Qui me manque déjà. Mais au moins, pour une fois, je ne refais pas la soirée en ma tête, en me disant qu'ici ou là j'aurais plutôt dû dire ceci ou faire cela. Et pour cause, j'aurai même poussé le luxueux plaisir encore quelque kilomètres en la ramenant chez elle.
Voilà cette délicieuse soirée dont je ne me souviens déjà que très partiellement, très imparfaitement, mais dont je me devais de laisser une trace, dussiez-vous la subir.
Et pour la petite anecdote, je m'étonne du fait que pour finir, les personnages féminins que j'aurai le plus apprécié auront souvent des prénoms, au fond, relativement étranges. Dans la continuité de Lorraine, le sien s'orthographie de la même manière qu'une certaine région du monde...
Voili voilou, quota atteint de bon matin 