Fils d’un maître particulier des eaux et forêts en la
vicomté de Rouen, Pierre et Thomas Corneille font partie
d’une famille de six enfants. Thomas, né le 20 août 1625 à
Rouen, est de dix-neuf ans le cadet de Pierre. Tous deux
suivent leurs études au collège des jésuites de Rouen.
Thomas quitte ce collège en 1643 et entre à l’Université de
Caen pour étudier le droit. Le 21 octobre 1649, il est reçu
avocat. Il exerce alors quelque temps au Parlement de
Normandie, mais sa passion pour le théâtre se fait de plus
en plus dévorante, et rapidement il décide d’abandonner le
droit pour se consacrer entièrement à l’écriture. Cet amour
du théâtre lui vient principalement de son frère Pierre,
devenu son tuteur à la mort de leur père en 1639. Pierre le
conseille et le guide tout au long de ses études, et
l’influence ainsi énormément. Cette ascendance de l’aîné
sur le cadet aura beaucoup de répercussions positives. Les
deux frères deviennent en effet inséparables. En 1650,
Thomas épouse même la sœur de la femme de Pierre,
Marguerite de Lampérière, de quatre ans et demi son aînée.
De fait, dans leur mode de vie, les deux hommes restent
très proches : ils vivent dans le même logement, ils ont le
même nombre d’enfants, et les deux familles s’épanouissent
dans une atmosphère sereine et heureuse. En vérité, dès cet
instant, l’ardeur littéraire de Pierre ne pouvait que se
développer aussi chez Thomas.
Le modèle espagnol : la comédie
Thomas Corneille débute au théâtre avec des comédies
inspirées des auteurs espagnols comme Calderón ou don
Fransisco de Rojas. A l’Hôtel de Bourgogne sont
représentées successivement Les Engagements du hasard
(1647) et Le Feint astrologue (1648), comédies inspirées de
Calderón. Une nouvelle comédie est jouée à l’Hôtel de
Bourgogne en 1650 : Don Bertrand de Cigarral imitée cette
fois-ci de Fransisco de Rojas. Cette pièce surpasse les
précédentes. Elle sera régulièrement jouée par la troupe de
Molière de 1659 à 1661 et le public lui accordera encore sa
faveur en 1685. L’Amour à la mode jouée en 1651, est une
adaptation originale d’une pièce d’Antonio de Solis.
Vers un genre prestigieux : la tragédie
A partir de 1653, Thomas Corneille va se tourner vers
de nouveaux genres théâtraux. Il se lance tout d’abord dans
une comédie pastorale avec Le Charme de la voix. La pièce
ne remporte aucun succès, l’intrigue est jugée trop
compliquée. Puis en 1654, il entreprend une tragi-comédie
pour laquelle il est en concurrence avec Scarron et l’abbé
Boisrobert. Il est le premier à terminer la pièce qu’il
intitule Les Illustres ennemis. L’œuvre est reçue
chaleureusement par le public de l’Hôtel de Bourgogne. La
Dédicace de cette pièce comme celle de Bérénice (1657) met
en valeur la facilité dont bénéficie Thomas Corneille pour
manier le beau langage. Cette maîtrise de la langue le rend
populaire au sein de la société des Précieuses dont il
fréquente les salons et dans lesquels il fait preuve de
subtilité. Il prend part aux discussions de morale
amoureuse et va même jusqu’à composer des madrigaux et des
lettres galantes pour le plaisir des « mondaines ». La
fréquentation régulière des salons influence son travail et
lui apporte surtout un grand succès.
Il revient ponctuellement à la comédie en 1655 avec Le
Geôlier de soi-même, qui remporte un réel triomphe. Elle
sera d’ailleurs toujours jouée au XVIIIe siècle sous le
titre de Jodelet Prince.
Mais c’est avant tout dans la tragédie que veut se
lancer le jeune Corneille. Or son frère Pierre est malade
et il ne travaille plus pour le théâtre depuis 1653. Malgré
l’affliction que ressent alors Thomas, il se rend compte
qu’il y a dès lors un vide littéraire à combler dans la
création de tragédies et il décide de se lancer dans ce
genre prestigieux. C’est ainsi que naît Timocrate, tragédie
d’inspiration antique qui répond parfaitement au goût du
public. L’intrigue est compliquée à souhait, les sentiments
sont raffinés jusqu’à l’invraisemblance, le romanesque s’y
répand fastueusement et surtout la pièce connaît une fin
heureuse. Elle est le type même de la tragédie précieuse
qui remporte l’engouement du public. Timocrate est
représentée pour la première fois sur la scène du Marais.
Le roi y assiste, Thomas lui est présenté, ce dernier
obtient la protection du roi ainsi que celle du Duc de
Guise, et de Fouquet. Cette pièce est interprétée pendant
près de six mois à salle comble, soit quatre-vingts
représentations consécutives, c’est-à-dire mieux que son
frère, mieux que Racine ou Molière. Fort de ce succès,
Thomas Corneille va donc produire une série de tragédies
plus ou moins bien accueillies. Bérénice, inspirée du Grand
Cyrus de Mme de Scudéry, est donnée en 1657. L’année
suivante La Mort de l’empereur Commode est jouée au Marais,
c’est un triomphe auquel le roi vient à nouveau assister.
L’année 1659 est marquée par Darius, tragédie qui remporte
la faveur des spectateurs. C’est aussi l’année du retour de
Thomas Corneille à l’Hôtel de Bourgogne ; mais c’est
surtout le retour de Pierre Corneille sur la scène. P.
Corneille a pour cela suivi les encouragements de Fouquet
qui lui avait proposé de choisir parmi trois sujets :
Œdipe, Camma, et Stilicon. Pierre choisit le premier,
Thomas les deux suivants. Les deux pièces sont
respectivement représentées pour la première fois les 28
janvier 1661 et 27 janvier 1660. Le succès de ces deux
dernières pièces est tel que les acteurs manquent de place
pour jouer.