- Eh ! Holman, ramènes toi, viens voir ce qu´on a découvert !
Je me tournais vers Rory et Tuckerman, ils étaient tous deux debouts devant une masse brune et rouge couchée sur la neige près d´un vieux sapin.
Je fis alors une dizaine de pas dans leur direction afin d´arriver à leur hauteur.
Alors que Rory, qui m´avait appelé semblait, comment dire, amusé; Tuckerman, lui, avait l´air d´être sur le point de s´évanouir.
Son visage virait carrément sur le vert. Un vert plus foncé encore que sa tenue de camouflage kaki.
Apparemment, il ne supportait pas plus que moi la vue du sang.
Car le sang n´était pas ce qui manquait ici. La raison pour laquelle Rory venait de m´interpeller. Pour me montrer la carcasse ensanglantée, que dis-je, complètement mutilée d´un cerf où un autre animal dans la même catégorie. La bête devait être dans cet état depuis quelques jours déjà, peut être moins d´une semaine. Les yeux du cerf avaient disparu, très probablement dévorés par un quelconque volatile passé par là.
Mais la description de la chose sans vie que j´avais sous les yeux ne pouvait s´arrêter comme cela.
Les bois de l´animal étaient très abimés, certaines parties brisées; prouvant que l´assayant avait été doté d´une force colossale. La gorge du cerf était tranchée nettement, le sang avait dû couler sur la neige durant une bonne heure, car c´était dans une véritable mare d´hémoglobine séchée que baignait l´animal.
La poitrine de la pauvre bête complétement défoncée laissait entrevoir les entrailles; on aurait dit que quelqu´un s´était acharné sur le cerf avec un marteau.
Rory tatait le corps avec le canon de son fusil mitrailleur.
J´extirpai mes yeux de cet horrible spectacle et regardai l´horizon où se dressaient les majestueuses montagnes enneigées.
Il faisait particulièrement froid dans la région. Un temps glacial mais sec. La température propice pour qu´il se mette à tomber des flocons. Mais rien ne se présentait malgré les épais nuages gris recouvrant les environs. Le vent se leva par rafales, lacérant mon visage tel des lames de rasoir; dispersant pour la même occasion les cumulus dominant le ciel.
Je me tournai de nouveau vers Rory qui semblait décidément hypnotisé par la dépouille de l´orignal.
Tuckerman quand à lui s´était éloigné et se tenait près d´un énorme rocher recouvert de blanc étincelant au soleil qui était revenu.
Décidé de m´éloigner de ce cadavre répugnant, je m´adressai à Rory.
- Bon… y a rien à voir ici, partons. A moins bien sur que tu veuilles amener cette dépouille.
- Ouais, t´as raison. Allons y !
Rory appela Tucker et celui-ci s´empressa de nous rejoindre. Nous nous mîmes alors en route vers l´Est.
Dans le coin, tout se ressemblait. Un paysage essentiellement constitué de conifères, de roches, de neige et de cours d´eau que nous dépassions en sautant par dessus, le plus large ne faisant pas plus d´un mètre vingt.
Nous étions ici en mission.
Un appareil volant non identifié s´était écrasé ici, quelquepart dans les montagnes et nous avions pour objectif de le retrouver.
Nous ignorions pourquoi on avait dû faire appel à l´armée, ce n´était pas à nous de faire ce genre de boulot.
Mais nous n´avions pas pû poser de question bien entendu.
Les équipes de recherches étaient chacune composées de trois hommes dont un infirmier.
Dans ma pitoyable section, le médic était Tucker, bien que je doutais sérieusement de ses connaissances en la matière, surtout en observant sa réaction à la vue du cadavre de l´animal que nous avions trouvé précédemment.
D´après ce qu´avaient dit nos supérieurs, l´avion, car j´étais persuadé qu´il ne sagissait que de ça, s´était écrasé voici maintenant une semaine.
Il se situait dans les environs d´une vallée au pied des montagnes.
Moi et mon équipe n´étions pas très loin des monts, mais nous avions pour mission d´explorer les alentours au cas où nous rencontrerions des possibles rescapés au crash qui se seraient éloignés de leur appareil.
Il y avait des ours et des loups dans la région ainsi que des cerfs, mais mis à part la carcasse de tout à l´heure, nous n´avions pas rencontré âme qui vive.
D´après les infos, nous n´aurions pas à craindre les ours qui se révélaient être assez rares ici, et les loups fuyaient systématiquement à l´approche de l´homme qu´ils avaient appris à redouter.
Tant mieux pour eux après tout, car ce malade de Rory se serait amusé comme un fou à les fusiller un par un.
Depuis notre arrivée par hélico, nous n´avions pas rencontré la moindre personne appartenant à la compagnie. Ni le moindre autre individu d´ailleurs.
Bien sur, nous avions un talkie-walkie avec nous en cas de pépin mais ne devions pas l´utiliser pour une raison inutile.
Tandis que nous marchions tant bien que mal dans cette épaisse neige qui nous arrivait presque aux genoux, Rory qui était en tête leva la main droite pour nous faire signe de stopper.
Moi et Tucker ne posâmes pas de question et attendîmes en silence.
Je compris alors que quelquechose se déplaçait droit devant nous.
Ca faisait pas mal de bruit, et devait être de grosse taille.
Il y avait un groupe de sapins face à nous, nous interdisant de voir quoi que ce soit.
Je pensais immédiatement à un ours, si cette bête nous repérait, nous serions sans doute obligés d´ouvrir le feu.
Mais vu le bruit que l´animal produisait, il se mouvait de gauche à droite, autrement dit il ne faisait que passer.
Nous dûmes attendre quelques minutes pour que la bête s´éloigne suffisamment de nous et ne soit plus un danger.
On se décontracta alors et Rory se tourna vers moi et l´infirmier.
- Vous pensez que c´était quoi ?
- C´était un ours. Répondis-je sans hésiter.
Tucker confirma mes dires bien qu´il n´en savait pas plus que moi et Rory.
Mais Rory était assez perplexe.
- Si ça avait été un ours, croyez moi, il ne serait jamais passé ici.
- Et pourquoi donc ? Demandais-je curieux.
- Tout simplement parce qu´il nous aurait senti depuis bien longtemps.
- Et alors ? !
- Et alors il n´aurait pas approché tellement sans raison, s´il avait faim, il se serait sans doute attaqué à nous.
- J´y crois pas trop.
- Crois ce que tu veux.
Nous nous apprêtâmes à continuer notre route lorsque Tucker dit:
- Et le cadavre du cerf, qu´est-ce qui l´a tué ? Vous pensez que c´était cet ours ?
Rory se tourna vers lui.
- Pourquoi pas ? ! Ce qui expliquerait sa raison de venir ici. Et puis vu la façon où la bestiole à été amochée, ça ne fait plus aucun doute.
Nous ne nous attardâmes pas sur le sujet, convaincus de savoir quel était vraiment cet animal.
Mais de toutes façons, cela n´avait pas grande importance. Nous étions ici pour remplir une mission et non observer les ours en liberté vaguant à leurs occupations.