Caïn avait inventé un autre jeu qu´il appela " cache-cache " . Un des deux frères devait se cacher, et l´autre devait le retrouver. Le jeu se déroulait la plupart du temps dans un bois. C´était toujours Abel qui se cachait en premier. Son exécrable connaissance de la nature et son incapacité totale à dissimuler quoi que ce soit, y compris lui-même, en faisaient une proie facile pour Caïn. Ce dernier, même sans tricher, ne mettait jamais plus de deux minutes à retrouver son frère. Arrivé près de la cachette, il commençait un numéro dont les grandes lignes ne variaient jamais beaucoup : " Caaaaaaaïn ! !!" faisait Caïn d´un voix sourde. Il voyait alors des herbes hautes remuer bizarrement, ou bien un arbre frémir ou un quelconque autre indice de la cachette exacte de son frère.
Il continuait :
AAAABEL, Dieu m´a guidé vers TOI. Tu ne peux m´échapper.
Le mouvement des herbes trahissait une agitation fiévreuse.
DIEU VOIT TOUT. DIEU SAIT TOUT. Comment crois-tu pouvoir échapper à son regard, pauvre mortel !
Les herbes commençaient à gémir doucement. Caïn sortait alors sa grande phrase avec une voix d´outre tombe :
AAAABEL, L´OEIL DE DIEU EST SUR TOI ! ! ! ! !
Les herbes gémissaient et reniflaient.
Tu crois que Dieu ne t´as pas vu te curer le nez ? Mais DIEU te voit à chaque instant, croire pouvoir échapper à son regard est un péché d´orgueil ! !! L´OEIL de Dieu est sur toi Abel. Dieu te voit et il me dit tout de toi ! JE SAIS TOUT ABEL, VOIS MON OEIL ! ! ! ! ! !
A cet instant, Abel bondissait immanquablement de sa cachette en hurlant de terreur et en criant :
Non, non, je n´ai pas péché, pardonne-moi mon Dieu !
Mais L´OEIL te voit, faisait Caïn en fermant un oeil et en agrandissant démesurément l´autre, oeil SAIT ! ! !
Abel criait, pleurait, se roulait par terre en hurlant, Caïn faisait oeil deux ou trois fois, puis il consolait son frère, lui disait que Dieu lui pardonnait pour cette fois-ci, mais qu´il avait perdu puisque Caïn l´avait trouvé, et que maintenant c´était à lui de chercher, allez, tu comptes jusqu´à 100.
Commençait alors la seconde partie du jeu. Caïn ne se cachait pas, il rentrait à la maison, ou il partait jouer avec un de ses amis animaux qu´il revoyait de temps en temps en cachette. Pendant ce temps, Abel cherchait. Il cherchait longtemps, et ne trouvait jamais. N´ayant aucun sens de l´orientation, il se perdait systématiquement, et ne retrouvait le chemin de la maison qu´après un ou plusieurs jours. Lorsqu´il rentrait, Caïn l´attendait tranquillement, et le regardait d´un air surpris. Abel demandait à Caïn où il s´était caché, Caïn répondait qu´il n´allait certainement pas divulguer une aussi bonne cachette, mais que ce n´était pas vraiment le problème, parce que ce qu´il lui semblait à lui, c´est que Abel s´était encore perdu, non ? Abel criait que c´était pas du jeu, que Caïn avait des cachettes trop difficiles, ce à quoi Caïn répondait que Abel aussi pouvait choisir des cachettes difficiles, mais qu´avec l´aide de Dieu, on trouvait toujours.
Moralité: personne n´est à l´abri des censeurs.
Votre frère peut quelque fois se révéler être votre pire ennemi.