Je n'avais toujours pas posté mon hommage à Rafa, en passant... C'est parti !
« Écrire ce texte m'a fait du mal. En rendant cet hommage à Rafa, je suis forcé d'admettre que c'est fini, qu'il n'est plus l'entraîneur de Liverpool, que je ne le verrai plus prendre des notes sur son banc ou réclamer des fonds pour ses transferts. Pour la première fois, je vais devoir dissocier Liverpool, ma raison de vivre, et Rafa, l'homme qui a changé ma vie, l'homme qui m'a permis de découvrir Liverpool, l'homme qui pour moi incarnait Liverpool. C'est également avec lui que j'ai appris le football en général, la tactique... Il m'a fallu dix jours pour trouver la forcer d'aller au bout de ma rédaction.
En postant ce texte, je risque probablement de passer pour un no-life dépressif vivant par procuration à travers un club de foot. Peu importe.
Rafael Benitez, né le 16 avril 1960, fut donc l'entraîneur du Liverpool FC de juin 2004 à juin 2010. Un fait historique restera à jamais gravé dans la mémoire de tous les Liverpuldiens : la finale de la Ligue des Champions de 2005, contre le Milan, à Istanbul. Pour ceux qui dormaient au fond, cette finale fut le théâtre d'un retournement de situation spectaculaire, puisque Liverpool, mené 3 – 0 à la mi-temps, finit par égaliser avant de gagner aux tirs au but.
Mais je ne vais pas vous faire une biographie de Rafa. Si ça vous intéressait, vous iriez consulter une source un peu plus objective que moi. J'ai plutôt envie de mettre à l'écrit tout ce qu'il m'a apporté.
Il m'a avant tout fait découvrir Liverpool. Alors que je regardais un match, complètement par hasard, je l'ai vu. J'ai tout de suite senti que quelque chose me plaisait chez cet homme. Je ne parle pas d'une attirance, mais j'ai eu le sentiment d'avoir trouvé mon père spirituel.
Liverpool est devenu ma famille, ma patrie, et même mes valeurs. Vous me connaissez : je suis relativement dégoûté par le monde dans lequel je suis, bien malgré moi, né. Je ne tiens pas particulièrement à ma famille « biologique », puisque ne comprenant pas pourquoi je devrais aimer ma mère plus qu'une autre femme sous le simple prétexte que le hasard de la génétique m'a fait naître là et pas ailleurs. Je n'aime pas non plus la France.
Je pense que, de façon générale, je n'aime pas l'humanité. Ce n'est pas ici que je vais en détailler les raisons, mais j'ai même été content d'apprendre que le pic pétrolier allait bientôt la détruire. Mais j'aime Liverpool. Oui, j'aime Liverpool, de tout mon cœur.
Comment résumer Liverpool ? En une phrase : You'll Never Walk Alone. Liverpool, c'est l'un des rares clubs où l'on ne siffle jamais ses joueurs ou son entraîneur. C'est une des seules communautés que je connaisse dans lesquelles des dizaines de milliers de personnes assument collectivement les erreurs d'un seul joueur. Liverpool, ce sont les supporters qui soutiennent leur équipe dans n'importe quelle circonstance.
Bon, il existe quelques autres clubs dont le public est extraordinaire, comme Newcastle. Mais celui de Liverpool est vraiment parmi les meilleurs au monde. C'est sûr, ce n'est pas celui qui va faire le plus de bruit, même quand l'équipe marque. Les Lyonnais faisaient d'ailleurs plus de bruit que les Anglais à Anfield. Mais en attendant, nous, on soutient nos joueurs quand ils en ont besoin.
Par exemple, en demi-finale de Ligue des Champions contre Chelsea, en 2008... Nous menions 1 – 0 à Anfield. À la 95°, Riise marque un but contre son camp assez évitable, le but qui causera notre élimination. Et pas un sifflet ! Juste un You'll Never Walk Alone pour soutenir Riise. Il y a (hélas...) plein d'autres exemples comme celui-ci. Maxi ovationné après ses trois occasions massacrées face à Birmingham, notamment. C'étaient des occasions qu'un unijambiste aurait converties, et ce résultat a anéanti définitivement nos chances d'obtenir la quatrième place.
En entendant le You'll Never Walk Alone chanté par tout Anfield, en début de match, j'ai des sensations indescriptibles, des frissons... Je l'affirme sans honte ni hésitation, tout en espérant que personne ne le prendra personnellement : aucune relation familiale, aucun ami, ou aucune femme ne pourrait me faire ressentir le quart de l'intensité d'un You'll Never Walk Alone. Je peux facilement me mettre à pleurer, pendant les matches, que ce soit de joie, de tristesse ou de pure émotion.
Dans le fond, mes paris ne sont qu'un moyen de lier mon sort à celui de mon club : si Liverpool perd, je perds aussi.
Tout ça, je le dois à Rafa. J'ai enfin une forme de but, dans ma vie : que Liverpool gagne la prochaine Europa League et accroche au moins la quatrième place en championnat. Sans Rafa, je ne sais même pas si je serais encore en vie, puisque je n'aurais eu aucune raison de chercher à survivre. Au mieux, j'errerais à travers le temps, sans but, sans passion, attendant que la mort vienne me libérer de ce monde.
Pour ça... Merci, Rafa.
Mais il n'a pas fait que me faire découvrir Liverpool. Même au sein de Liverpool, Rafa a toujours gardé pour moi une place particulière. Comme je l'ai dit, il a été une sorte de père spirituel. Il m'a appris tellement de choses...
Il était impassible quand Liverpool marquait : à peine le ballon avait-il franchi les filets que Rafa pensait déjà à la tactique à employer pour gérer la suite de la rencontre. De même, quand on gagnait un match, ça ne le faisait pas sourire : il était déjà dans la préparation du match suivant. Il travaillait sur du long terme, ne se laissant pas aller à l'euphorie. De tous les entraîneurs que j'ai pu voir, il est le seul à ne pas montrer la moindre joie quand son équipe marque.
Il semblait vivre seulement pour le foot, dans son monde, complètement en dehors de notions comme l'argent ou sa sécurité personnelle. En 2008, quand la direction songeait de plus en plus à le renvoyer pour mauvais résultats, et tandis que le club était fortement endetté, sa seule réaction était de menacer de partir si on ne lui donnait pas les fonds pour réaliser quelques transferts.
Ouais... Je pense que c'est en bonne partie grâce à lui que j'ai su apprendre à considérer l'argent ou ma propre personne comme des détails insignifiants.
Il n'avait peur de rien, aussi. Il n'hésitait pas, par exemple, à déclarer publiquement que ses employeurs ne comprenaient au monde du foot, même quand sa place était très menacée à cause de ses mauvais résultats.
Rien ne pouvait empêcher Rafa de parler. Quand il avait un problème avec quelqu'un, il en parlait franchement, sans mâcher ses mots. Ses polémiques avec Sam Allardyce ou (ce vieux cinglé de) Ferguson le montrent bien. Et les réconciliations politiques, comme faire la paix devant les journalistes après une belle saison de lutte pour le titre, il ne connaissait pas : quand il n'aimait pas quelqu'un, il ne faisait semblant de commencer à l'apprécier. Rafa était franc, droit, honnête.
Avec Rafa, j'ai appris le football. Depuis que je m'intéresse à ce sport, il a plus ou moins été mon professeur, mon modèle. Le « turn-over », le 4-2-3-1, le marquage de zone sur les coups de pieds arrêtés, la polyvalence des joueurs, les changements de poste d'un match à l'autre et en plein match, le contrôle du milieu de terrain, la recherche de la perfection tactique avant toute autre chose... Toutes les doctrines de Rafa sont devenues des évidences pour moi.
Pour juger un attaquant, par exemple, les premières questions que je me pose sont « quel est son volume de jeu ; est-il capable de jouer sur les côtés ou de reculer en milieu offensif ; quelle est la qualité de son jeu en défense »... Les qualités techniques, de dribble ou de finisseur sont très secondaires, à mes yeux.
C'est pour ça que si on me proposait, par exemple, un échange Messi – Maxi ou Messi – Dirk (Kuyt), je refuserais sans hésiter une seule seconde. Selon mes critères, Messi n'est pas un joueur si précieux : défensivement, il reste assez limité, et sa valeur repose presque intégralement sur sa technique. Dirk, bon, techniquement, c'est sûr, il ne fait pas les mêmes choses que Messi. Mais il a un volume de jeu hors du commun, se bat sur tous, vraiment tous les ballons comme s'il défendait sa vie. Il est doté d'une polyvalence à toute épreuve : il peut se débrouiller aussi bien en pointe qu'en défense centrale. (À Liverpool, il joue milieu droit.) En plus, il est toujours souriant. Dirk... ♥
Cette capacité à voir les joueurs selon mes propres critères, par rapport à une philosophie de jeu, clairement, je la dois à Rafa.
Attention : je ne dis pas que Messi est un mauvais joueur et que Guardiola a tort de le faire jouer. Je dis que je suis capable, dans une certaine mesure, d'avoir un schéma de jeu, un style en tête, et de voir qu'un joueur élu Ballon d'Or, aussi excellent soit-il, ne serait pas forcément adapté ce système, ici celui de Liverpool.
Merci, Rafa... Sans vous, je serais encore incapable de comprendre un match, le système d'une équipe ou les qualités d'un joueur. Je serais aussi amateur que le Français moyen. Oui, vraiment, merci. C'est grâce à Rafa que je sais apprécier les véritables grands matches, les matches tactiques.
Qu'est-ce qu'il m'a encore appris ? Hum... À croire en mes convictions, à croire en quelqu'un. Regardez Lucas. Lucas Leiva est un milieu de terrain défensif brésilien né en 1987. Pendant l'été 2007, Rafa le fait signer à Liverpool.
Depuis, Lucas a été une catastrophe ambulante. Même moi, à chaque fois que je le voyais entrer, je sombrais dans le désespoir. Souvent à raison : buts contre son camp, pénalties bêtement concédés, erreurs de marquage... Ouais, il a souvent été décisif contre nous. Même quand il entrait deux minutes, il arrivait à faire une bêtise. Qu'est-ce qu'on a pu laisser filer des points, avec ce Lucas... Qu'est-ce qu'il a pu me faire perdre de l'argent, ce Lucas... Pourtant, Rafa, match après match, a continué à le faire jouer.
Lucas a été un sujet de disputes important entre Rafa et plus ou moins le reste du monde. Même les supporters les plus fidèles trouvaient absurde cette obstination à le faire jouer. Même moi, je ne voyais pas ce que Rafa pouvait bien trouver à ce joueur. Mais lui a continué à insister. En conférence de presse, après une énième bêtise de Lucas, il n'a pas hésité à dire, visant tous les supporters de Liverpool, « vous ne comprenez rien, vous ne voyez pas à quel point ce joueur est bon ». (De mémoire.)
Une autre fois, il a répondu à un journaliste lui demandant pourquoi il s'obstinait avec Lucas : « parce que ce garçon a la joie de vivre, et parce qu'il a bien travaillé son anglais ».
Peu après, en 2009, Lucas, étrangement titularisé à la place de Mascherano, nous faisait perdre en Cup face à Everton sur une nouvelle bourde (un carton rouge). Qu'à cela ne tienne : quelques semaines plus tard, il était titulaire dans un match décisif pour le titre à Old Trafford, contre Manchester. Et là... Le miracle s'est produit. Ce fut le déclic. Lucas a fait un match absolument gigantesque. En défense, notamment, il a totalement étouffé Christiano Ronaldo.
En regardant ce match, j'ai compris... Oui, Rafa avait raison. Quand on croit en quelqu'un, quand on a des convictions, il ne faut pas écouter tous ces gens qui vous disent que vous avez tort, cens gens qui veulent vous décourager. Il faut aller au bout de ses idées, ne jamais désespérer.
Deux ans, c'est ce qu'il aura fallu pour que Lucas passe du désastre ambulant à l'excellent joueur. Deux ans pendant lesquels Rafa, seul face à toute la planète, a continué à croire en son Lucas.
Quoique vous puissiez lire sur Liverpool, malgré tout ce que vous diront des prétendus connaisseurs, oui, Lucas est devenu un cadre de l'équipe. Si le prochain entraîneur a l'intelligence de continuer à miser sur lui, dans quelques années, il sera le Juninho de Liverpool, j'en prends le pari !
Je ne peux donc que remercier Rafa, qui m'a appris que quand on sent qu'une personne mérite qu'on croie en elle, il faut aller au bout et faire confiance, même si les résultats se font attendre.
Je ne sais plus trop quoi dire d'autre. Il y a sûrement plein d'autres choses que je dois à Rafa. Mais ça fait déjà bien longtemps que je travaille sur ce texte, et il est temps de le poster. J'en resterai donc là pour le moment. De toute façon, je crois que l'essentiel est dit : si je suis devenu ce que je suis, c'est en immense partie grâce à cet homme qui a changé ma vie.
Pendant une bonne semaine, je me suis demandé si je pourrais encore trouver la force de regarder Liverpool, si je pourrais encore supporter ce club. Mais je crois qu'il faut le faire. Rafa m'a donné Liverpool, et même sans lui, je dois essayer de continuer à chérir ce cadeau. Et puis, l'équipe qui évoluera la saison prochaine sera globalement celle qu'il a construite...
Encore une fois, merci, Rafa.
YOU'LL NEVER WALK ALONE. »