Ce professeur à l'ancienne, artisan de la transmission, est aussi l'un des ouvriers de la « philosophie », ouverte sur le présent. Ses élèves parlent de lui avec un enthousiasme intrigué, comme d'un pédagogue hardi, facétieux, un brin extravagant. L'un d'entre eux témoigne : « Pour nous, c'est moins un prof de philo qu'un personnage romantique, qui transmet très bien son savoir. Il est capable de nous transporter en parlant d'une page de Kant et même d'un roman ou d'une œuvre d'art contemporain. Et en nous faisant tellement rire ! »
Patrice Maniglier, 41 ans, est maître de conférences à l'université Paris-Ouest-Nanterre-la-Défense. C'est un professeur à l'ancienne, un artisan de la transmission qui aime le travail bien fait, le langage précis, le mot juste pour rire, pour penser : « Comme Sartre, je revendique une certaine bouffonnerie, dit-il. Au fond, mon job est un job de séduction, un travail transférentiel. Pour que l'élève puisse ne pas se perdre dans son désir, il faut que le prof ait du charisme. Mais un charisme en sneakers… »
Un ouvrier de la « pop philosophie »
Tout est dans les sneakers, dans le rapport à la culture populaire et à ses élans. Car Patrice Maniglier est un ouvrier de la « pop philosophie » telle que Deleuze l'a mise en mouvement. Une philosophie ouverte sur le présent, qui s'empare d'objets artistiques ou politiques réputés vulgaires chez les gardiens du temple académique : un blockbuster hollywoodien (avec d'autres, il a consacré un livre à Matrix), un jeu vidéo, une installation d'art contemporain, mais aussi un mouvement social comme le combat pour le mariage gay.
Ici, l'oeuvre esthétique ou l'action citoyenne sont envisagées non comme des matières dont le philosophe devrait extraire la vérité, mais comme des machines-outils dont l'énergie créatrice doit venir perturber, voire relancer autrement, cette bonne vieille bécane qu'on nomme métaphysique. Aux artistes et aux militants, Patrice Maniglier et ses amis déclarent : « Ce n'est pas nous qui allons donner du sens à ce que vous faites, c'est vous qui allez introduire dans notre programme une altérité, un bug. On demande toujours aux philosophes de fonder nos pratiques, moi, je cherche à les relayer, à les intensifier, je propose des plates-formes, de petites soucoupes volantes qui te permettent de te tenir. »
Agrégé éruptif
Cette méthode ne pouvait qu'agacer l'institution. Normalien orageux, agrégé éruptif et globe-trotteur mélancolique (« Il y a trop de fric, on nous invite à parler partout, la tentation est grande de se disperser… »), il a dû faire un long détour, par les écoles d'art puis par l'université britannique, avant d'obtenir un poste dans son propre pays : « La France n'a pas voulu de moi », tranche celui qui a grandi à Nice, dans un milieu pied-noir nostalgique de l'Algérie française. La mère est avocate. Le père a été administrateur colonial.
« Quand je suis arrivé à Paris, à 17 ans, je n'avais jamais entendu parler de Normale-Sup. Je ne suis pas du tout un enfant de soixante-huitards », s'amuse-t-il, avec d'autant plus de malice que tout son effort de philosophe consiste à recueillir le legs de ces figures intellectuelles parfois regroupées, pour faire vite, et mal, sous l'étiquette « Pensée 68 » : Derrida, Deleuze, Foucault ou Lévi-Strauss.
« Moi, je suis devenu étudiant à un moment où l'université française détruisait activement l'héritage de ces années, on ne comprenait plus ces auteurs, nos maîtres n'y croyaient plus, témoigne-t-il. C'était une période de curée philosophique, de contre-révolution active. Il y a encore cinq ou dix ans, il n'y avait pas de centre du CNRS consacré à la philosophie française contemporaine. »
NORAJ QUE J'AI ECRIT MOI MEME 