Les Mains Libres
Les Mains libres est un recueil de Man Ray et de Paul Eluard publié en 1937. Il est constitué de dessins illustrés de poèmes.
Ce recueil est une parfaite illustration de la démarche des Surréalistes qui refusent les catégories esthétiques et qui envisagent l’art comme un instrument de libération et de révolution.
Ces derniers explorent tous les états de la conscience pour libérer l’esprit, le décloisonner. Ils cherchent à s’émanciper d’un rationalisme étriqué, ils sont séduits par l’atmosphère du rêve et le pouvoir de l’inconscient. Le rêve est un de leurs thèmes majeurs, il est aussi un moyen de renouveler l’inspiration.
Dans le cadre plus particulier des Mains Libres, beaucoup des dessins de Man Ray seraient à l’origine de rêves, comme en témoigne l’inscription au bas du dessin (Rêve du 21 novembre 1936 ). A partir du dessin proposé, Eluard aurait à son tour envisagé un poème centré sur un rêve, mettant en oeuvre ce qu’il énonce lui-même dans Femme portative : " Je m’aime pas mes rêves, mais je les raconte, et j’aime ceux des autres quand on me les montre" .
A travers l'univers surréaliste, dans quelle mesure textes et dessins s'accordent-ils pour retranscrire le rêve ?
Premier constat: dans le poème Le rêve, autant chez Man Ray que chez Eluard ce dernier relève plutôt ici du cauchemar. Il fait surgir un monde clairement menacé ou détruit.
Le texte et le dessin partent de l’environnement quotidien des deux artistes: le dessin de Man Ray est repris d’une photographie qu’il a faite de New York, lors de son séjour dans la ville en novembre 1936, afin d’assister au vernissage d’une exposition organisée au musée d’art moderne consacrée au surréalisme.
Eluard, quant à lui, évoque la ville de Paris avec la mention de « la tour Eiffel« , et il fait référence à son propre domicile "je rentre" , "dans ma maison" .
Dans cet univers qui devrait être rassurant et protecteur, s’introduit un élément perturbateur, matérialisé à chaque fois par une modernité dévoyée. La locomotive du dessin s’apprête à tomber sur les immeubles, tandis que chez Eluard, la tour Eiffel est déjà "penchée" , les ponts "tordus" et sa maison "en ruines" . Ce qui constitue la ville "moderne" qu’est Paris est définitivement détruit.
Quant à la locomotive , elle fait penser à la conception de la beauté énoncée par Breton, autant dans Nadja, publié en 1928 ("La beauté sera convulsive ou ne sera pas") que dans L’amour fou, publié en janvier 1937: "Je regrette de n’avoir pas pu fournir comme complément à l’illustration de ce texte, la photographie d’une locomotive de grande allure qui eût été abandonnée durant des années au délire de la forêt vierge".