-Lâchez-moi!Lâchez-moi! essayai-je de crier.
Un clown me ferma la bouche de sa main gantée.Terrrifié je me débattai avec l´énergie du désespoir qui me gagnait, griffai son nez rouge, déchirai sa collerette.Je parvins ainsi à me libérer un bref instant et tentai de regagner mon siège. Mais les clowns me rattrapèrent...Je vis comme dans un brouillard le cercle de leurs sourires peints autour de moi...
La musique du cirque noya mes cris tandis qu´ils m´entraînaient dans une petite tente sombre et en rabattaient les pans.
Ils me poussèrent sans ménagement sur un siège en bois et m´attachèrent avec une grosse corde.
-Tu peux mourir de rire! me dit un gros clown chauve.
Et tous reprirent en choeur:
Tu peux mourir de rire!
Ils s´étaient mis d´énormes plumes rouges et jaunes qu´ils agitaient à présent sous mon nez.
-Pourquoi me faîtes-vous cela?criai-je.POurquoi ?
Ils cessèrent de chanter.
-Parceque tu as peur de nous,expliqua le gros clown, tu connais notre secret.
-Tu sais que nous ne sommes pas drôles, poursuivit un grand maigrichon aux énormes oreilles rouges.Tu sais que nous sommes effrayants et cruels.
-Il nous faut repérer les enfants qui ont peur de nous,il faut les faire taire !
-Mais pourquoi ? épétai-je d´une voix devenue chevrotante et heut perchée.Pourquoi jouer à être drôles alors que vous ne voulez que terrifiez les enfants?
Le clown maigre me fit un clin d´oeil.
-Et pourquoi pas ?
-OUais,pourquoi pas ? croassa un autre clown.C´est assez chouette.Et en plus on est payés pour ça !
-Certains enfants sont intelligents, ajouta le clown maigre.Ils savent qu´ils devraient avoir peur de nous.Mais leur parents essaient toujours de les convaincre du contraire.C´est à se tordre, vraiment!
Tous les clowns ricanèrent.
Pendant qu´ils parlaient, je tentai de me libérer, mais la corde était bien serrée.Impossible de me détacher.
J´avais la gorge nouée.La sueur dégoulinait sur mon front.Je me rendis compte que j´étais perdu, condamné.
-Tu peux mourir de rire!!!
-Non par pitié criai-je, je ne dirais rien à personne...s´il vous plaît...
Ils me chatouillaient le front avec leurs plumes, les aisselles, l´estomac.Et je me sentis partir.
J´éclatai d´un grand rire nerveux.
Bien sûr je ne suis pas vraiment mort de rire, ce soir-là.Hoquetant, crachetant et m´étouffant à moitié, je conclus un marché avec eux:
" Si tu ne peux pas les vaincre, fais-t´en des alliés " me dis-je.
C´est difficile à croire mais je fais parti de ce cirque depuis dix ans, maintenant.Je suis devenu une grande star, j´ai ma photo dans le programme et sur toutes les affiches.
Mo-Mo le clown, c´est moi.
Naturellement, je n´ai plus peur des clowns.
Mais des tas d´enfants en ont encore peur .
Et il faut les faire taire.
Quand nous exécutons notre numéro sur piste, c´est moi qui choisi un volontaire dans le public.
Je recherche les petits garçons et les petites filles qui ont l´air très effrayés.J´étudie leur visage, leurs yeux.
Je choisis les gamins qui ont le plus peur.
Et puis je leur balance de l´eau à la figure, je les piétine, leur enfonce la tête dans un tonneau,leur enfonce des piques, leur roule dessus avec un petit chariot...Drôle hein ?
Tard dans la nuit quand le cirque est fermé et que tous les spectateurs sont rentrés chez eux, nous les clowns, nous nous asseyons en rond dans ma roulotte et bavardons.
Nous parlons de ces choses cruelles que nous faisons subir aux enfants alors que tout le monde rit et appalaudit, c´est merveileux.Jusqu´ici, nous avons su garder notre secret.
Et maintenant que j´ai tout raconté, vous n´irez pas le répéter, n´est-ce pas ?
Parce que vous ne devez pas oublier une chose:
Vous pouvez mourir de rire.
FIN