En refermant la porte, Scar s'avança vers le hall où la journée avait débuté. Likot s'était assis et mangeait à son tour un simple repas.
- Salut, tu voulais me voir ? demanda-t-il entre deux bouchées.
- Oui. On a un souci avec une détenue.
- De quel ordre ?
- Médical.
- Tu peux être plus précis ?
- En obstétrique. C'est plutôt urgent, et assez peu plaisant à voir.
- Oh.
- Je peux vous y emmener, si vous le voulez, précisa le capitaine.
- Parfait alors, conclut simplement Scar. Termine ton repas, tes connaissances médicales seront utiles pour la suite.
Dans une course effrénée, un soldat entra dans la grande salle et, tout essoufflé, commença à raconter:
- Capitaine, les Trompois... ils ont... massacré... leurs guides...
- Comment cela ? demanda l'officier.
- Ils n'en pouvaient plus... je les regardais dans la lentille, et ils ont... ils étaient tous effondrés, les hommes les ont tués.
Scar intervint.
- S'il s'agit bien de chasseurs comme l'a dit Likot, cela fait des jours et des nuits qu'ils marchent sans s'arrêter. Ils ne poursuivent qu'une simple réflexion comptable: ne pas perdre de temps, et supprimer tout ce qui les ralentirait. C'est tragique, mais pas inattendu. Avez-vous noté l'emplacement ?
- Pas encore monseigneur, je vais le faire sur une carte. Ils sont bien visibles, la neige est rouge de leur sang.
- Bien, faites donc, vous pouvez disposer, répondit le Consul.
Le soldat s'inclina et se retira. Likot se leva, son assiette vidée, et demanda au capitaine de le mener à la patiente.
Scar se retrouva alors seul, dans ce grand hall vide de toute âme. Quelques-uns de ses compagnons dormaient encore, d'autres s'étaient mis aux tâches qu'il leur avait attribué. Libre de toute charge urgente et immédiate, il s'interrogea sur ce qu'il pouvait faire avant que les choses n'évoluent et que ses ordres soient à nouveau requis. Il reprit la hache qu'il avait utilisé auparavant, puis décida de remonter à la surface et de regarder où en étaient le groupe de nains qui devaient arriver dans les prochaines heures.
Le chemin vers l'air libre était long, les prisonniers avaient creusé profondément avant les premières salles. Sur la route, il croisa les nains à qui il avait emprunté son rasoir. Avec un sourire franc, il le rendit à la naine à qui l'arme appartenait, lui donna une tape amicale sur l'épaule, puis continua sa route, tandis que le binôme de Cuirs Noirs le regardait s'en aller, seul.
Il poussa les lourdes portes et fut ébloui l'espace d'un instant par la lumière blanche qui se répercutait sur le pic enneigé. Le soldat qui avait informé les dirigeants de la mort des guides des Trompois était installé à une table, sur laquelle il avait posé une carte, protégée du vent par quelques pierres.
- Un bon exécutant à ce que je vois, observa Scar en souriant au nain.
- Tout bon soldat se doit de l'être monseigneur.
- Vous pourriez me montrer l'endroit du massacre ? s'enquit le Consul.
- A vos ordres ! répondit le jeune nain.
Il sauta de la petite table vers le télescope et y mis son œil. Il régla deux ou trois vis, fit pivoter la machine de quelques degrés, puis s'arrêta après quelques secondes.
- Ils sont là, monseigneur.
Scar plaça son œil droit sur le verre fin de l'engin. Devant ses yeux, une boucherie. Une immense tâche écarlate emplissait sa vision. Douze nains gisaient dans une mare de sang, certains avaient la gorge tranchée, d'autres avaient eu les membres arrachés. Certains avaient le crâne écrasé l'un contre l'autre jusqu'à ce que leurs faces ne furent plus reconnaissables, deux avaient eu les viscères arrachées, deux autres étaient dénudés et s'était vu le torse transpercé de lances en de multiples endroits et...
- L'un d'eux respire encore, souffla Scar.
- Vr... vraiment, monseigneur ?
- Oui. Il lui ont retiré tous ses habits et ont enfoncé leurs lances dans son corps. Il est en train d'agoniser, observa le Consul l'œil dans l'objectif.
- Inutile donc de lui porter secours ?
- Quand bien même c'eut été possible, nous aurions dû passer devant les Trompois. Sa mort aura été plus lente que ses compagnons d'infortune, mais elle est préférable à mourir de froid en attendant des secours qui connaitraient le même sort.
Pendant deux minutes, il resta silencieux et continua un moment de regarder les cadavres, lorsque le dernier survivant cessa de bouger.
- C'est fini.
- Ces hommes sont sans pitié, affirma le soldat.
- Oh, mon ami, oui. J'ai connu des hommes de grande noblesse, dont la morale et l'équité feraient pâlir les plus érudits des Sages des Monts d'Emeraude. Ceux-là n'en ont que faire, ni eux ni leurs chefs. C'est à se demander si ces hommes du Sud aient une âme...
Le Consul se détourna de la place d'observation. Il demanda au garde:
- Et concernant ces quatre réfugiés qui se dirigent vers l'abris ?
- Ils sont en bon chemin monseigneur. Normalement ils devraient atteindre le sommet d'ici quelques heures, en fin d'après-midi. Doit-on leur préparer un accueil particulier ?
- Faites-les venir à moi quand ils arriveront, je souhaiterais leur demander des informations sur la ville.
- Ce sera fait.
- Très bien. Vous pouvez retourner à votre occupation.
Quelques nains sortirent de la grande porte noire. Prisonniers et soldats, réunis sous le commandement du jeune Shasad, sortaient de grosse pièces de bois du stockage au sous-sol. Des regards de travers furent jetés à Scar entre deux allers-retours. Certains souhaitaient sa mort, mais bien conscients que leur salut dépendrait cette fois de son bon-vouloir, ceux-ci n'eurent d'autre choix que de se plier à sa volonté.
Scar resta encore au sommet quelques minutes, contemplant l'immensité qui s'offrait à lui. Empreint de détermination, il jeta son regard sur Cornedebouc, fière cité naine récemment capturée par des forces étrangères. Puis, se tournant de l'autre côté de la montagne, il contempla Lançaffront, la Ville-Tempête, vivant sous le Mont Martyr.
Ça n'a pas toujours été son nom, songea-t-il. Avant la Grande Guerre, on l'appelait le Mont Chantant. La ville a tant souffert qu'on décida de la renommer. Fort heureusement à Cornedebouc nous sommes encore bien loin d'une ville assiégée par des dragons dont le souffle fait fondre la pierre de la montagne...
Et au-delà de Lançaffront, il y a Mont d'Emeraude, puis Jadécume, et enfin la capitale, la magnifiscente cité de...
- On commence les premières planches à glisser, Scar !
- Hmm ? fit Scar en sortant de sa rêverie. Ah parfait Shasad, tu pourras tenir le temps imparti ?
- Ça devrait se faire.
- Tant mieux.
Scar jeta un dernier regard à l'horizon, et décida de redescendre dans les souterrains de l'avant-poste.