"Ô Xiza, ma Xiza! Si lointaine tenue de moi par un destin cruel! Enfin de votre douce image mes yeux éplorés peuvent se repaître !
- Est-ce bien vous, Halir ? Vous que je croyais ne plus revoir ? Mon cœur esseulé ne saurait être comblé d'avantage !"
Ikim prit Testri dans ses bras et manqua de perdre l'équilibre lorsqu'il la souleva pour la faire tourner autour de lui. Lui qui avait joué cette pièce plus de fois qu'il ne pouvait s'en souvenir était aujourd'hui victime du pire trac de sa longue carrière de comédien. Au fil des représentations de sa troupe ambulante, il avait pourtant affronté avec dignité les pires publics imaginables, essuyant aussi bien les projectiles légumineux des villageois incultes que les critiques acerbes des pseudo-intellectuels prétentieux, en passant par les élucubrations avinées de nains des collines ivres-morts et les railleries amusées d'elfes trop attentifs aux détails.
Alors, pourquoi tremblait-il autant? Pourquoi butait-il sur les mots, hésitait-il dans ses répliques et avait-il l'impression tenace que son cœur tentait de s'échapper de sa poitrine pour aller vivre sa vie sur le continent voisin ?
Probablement parce qu'il se retrouvait aujourd'hui face au seul public qu'il n'avait jamais affronté au cours de sa vie de comédien de village : un public nombreux.
"LONGUE VIE À HALIR ET À SA DAMOISELLE!
" tonna une voix venant du public.
- VIVAT! VIVAT! VIVAT!
" exultèrent les quatre-mille hommes-rats qui avaient débarqué par surprise en plein milieu du deuxième acte.
Un public nombreux, inattendu et beaucoup trop investi dans la pièce, pensa Ikim. Au moins avait-il eu le réflexe salvateur de passer à la langue naine quand il avait réalisé que ceux qui représentaient maintenant l'extrême majorité de l'audience ne parlaient pas un mot d'Écarlois. La petite trentaine de villageois formant le public originel n'avait pas osé protester s'était instantanément résignée à suivre le spectacle d'un air anxieux, non sans jeter de nombreux regards inquiets aux nouveaux venus.
"Xiza, baume de mon âme, élue de mes désirs!" reprit-il en tentant de maîtriser le tremblement de sa voix. "Puisque nous voilà réunis, je jure sur ma vie que rien ne pourra plus nous séparer !
- Je n'aime pas le regard que me lance l'autruche." lui murmura Testri en profitant de leur étreinte. "Elle me met mal-à-l'aise.
- Il n'y a vraiment que ça qui te préoccupe ?" lui répliqua Ikim à voix basse. "Donne-moi vite la réplique, j'ai l'impression que je vais mourir de trac.
- VOYEZ, MARÉCHAL!" s'écria l'un des hommes-rats avec émotion. "IL VA QUÉRIR UN DOUX BAISIER AUSPRÈS DE SA DAME! 
- MOUARGH.
- Si longtemps ai-je désespéré de voir poindre cet instant !" lança Testri en prenant les mains de son partenaire dans les siennes. "Je n'aurais pu continuer à vivre nous sachant à jamais séparés !
- GNARGNARBRGNANGNR! 
- VÉRITÉ QUE CELA, CRÂNENPOUÏK!" sanglota un homme-rat en armure complète, accompagné dans ses pleurs par la horde toute entière. "VÉRITÉ QUE CELA! 
- Las!" reprit une Testri éplorée. "Nous sommes pourtant voués à nous quitter!
- OH!
" firent quatre-mille voix mortifiées.
- Que dites-vous là, ma bien-aimée!" se navra Ikim. "Quel mauvais tour le sort m'aurait-il réservé pour que vous me repoussiez ainsi ?
- Mes cousins ont juré votre mort, mon ami!" répliqua Testri. "Le plus pur des amours ne saurait étouffer la rancœur divisant nos familles. Il vous faut fuir, il seront là tantôt!
- ABORISSEMENT!
" paniquèrent les hommes-rats.
- Fuir!" s'offensa Testri. "Qu'ils viennent et amènent avec eux tout ce que le destin jugera bon de précipiter sur moi ! La foudre des cieux et les flammes de l'outremonde ne sauraient à présent me faire reculer; mille morts plutôt que la séparation !
- HALIR!
" l'acclamèrent les milliers de rongeur avant de s'interrompre brutalement au moment où trois nouveaux personnages entraient en scène.
- Ciel!" s'exclama Testri. "Mes cousins !
- PARSAMBLEU!
" hurla la Horde en se levant d'un seul mouvement.
- J'aurais dû m'en douter!" s'exclama l'homme de tête après un long moment d'hésitation. "Notre propre cousine nous poignarde dans le dos en se déshonorant avec cette crapule d'Halir! Xiza, tu couvres notre famille d'opprobre!
- N'approchez pas!" tonna Ikim. "Touchez à un seul de ses cheveux et je jure sur tout ce qui m'est sacré que vous mangerez dans l'heure à la table de vos ancêtres!
- HALIR!
" exulta à nouveau la Horde.
- Nous laverons donc cet affront dans ton sang!" répliqua l'homme en portant la main à sa ceinture.
Le bruit de quatre mille armes que l'on dégainait noya la fin de la réplique.
-...quoique," se ravisa l'homme en pâlissant, "je suis sûr qu'il est possible trouver une issue pacifique au problème. En fait, vous avez carrément ma bénédiction. Les guerres de familles, tout ça, c'est un peu exagéré quand on y pense. 
- Apu, qu'est-ce que tu fous?" siffla Ikim entre ses dents. "Suis le texte!
- Je n'ai pas l'impression qu'ils partagent notre avis sur la direction que devrait prendre l'histoire..." marmonna ledit Apu en désignant le public d'un léger mouvement des yeux.
- Joue, espèce de lâche!
- Mieux vaut être un lâche vivant qu'un héros mort.
- Joue ou je te bannis de la troupe!" menaça Ikim.
- Raclure..." maugréa Apu avant de reprendre :"Nous te transpercerons de nos lames, impudent!
- OH NON !
" tonnèrent les hommes-rats.
- ...non ?
" hésita Apu.
- Trois contre un?" lança Ikim. "Manquez-vous à ce point de courage ?
- C'est une excellente remarque, tout à fait fondée..." affirma Apu sans quitter les rongeurs des yeux. "C'est pourquoi nous nous avancerons un par un pour t'affron...
"
Une hache vint se ficher dans le mur de planches soutenant le décor après lui être passé à quelques centimètres du visage.
"GNARGNARBRGNANGNR! 
- ...que dis-je, pour nous faire tour à tour transpercer par ta lame aussi juste que vengeresse ! 
- Respecte. Le. Texte." lui intima un Ikim visiblement excédé.
- Ton texte, tu peux te le mettre là où je pense.
- Je ne vais pas laisser un comédien raté saboter ma pièce!
- Retire ça immédiatement.
- Cesse d'abord d'être une honte pour la profession.
- Je vais te faire ravaler ça!" craqua Apu en brandissant son épée.
- CE MARAUD VEUT ESTROER HALIR !" hurla Karagzapouïk "À LA CHAAAARGE! 
La Horde toute entière se rua en avant, piétinant les villageois, détruisant la scène et massacrant tous les acteurs dans un bordel innommable avant de reprendre sa route, non sans avoir entièrement ratiboisé les champs alentours.