Kogan était perdu dans ses pensées. Qu'est ce qu'il avait foutu ces derniers mois ? Il avait l'impression d'avoir fait tout le contraire de ce qu'il était censé être, de ce qu'il voulait être. Il fallait qu'il se reprenne en main. Il alluma sa pipe d'un geste expert, la mis en bouche et se leva en grognant. Il observa alors les deux haches rouillées posées sur la table basse. Oui, ça allait le remotiver un peu cette affaire. Il allait pouvoir...
La porte de la chambre s'ouvrit sur sa gauche. Il vit alors une Doren encore dans les vapes se traîner péniblement dans la pièce, le visage tout fripé.
«Grnx !» salua-t-elle en leva la main.
"Elle a dormit avec son gambison, soupira intérieurement Kogan. Maman m'avait toujours dit que cette partie de la famille était peuplée de dégénérés."
Elle avança vers lui en se frottant les bras.
«Bien dormi ? demanda son cousin.
-Grnx.»
Elle bailla à s'en décrocher la mâchoire.
«Des nouvelles de Morul ? l'interrogea-t-elle en s'étirant.
-En principe il est toujours chez ce Kamuk. Tout a l'air de s'être bien passé, il lui faut juste du repos. Ne t'en fait pas, dans son état, il ne va pas s'amuser à gambader dans les couloirs.»
Doren rit en imaginant son frère clopiner héroïquement pour sauver une demoiselle en détresse ou une idiotie du genre.
«Oui, non, aucun risque, dit-elle à mi-voix.
-En tout, il se mettait bien, ici, commenta Kogan en désignant la pièce, on se demande pourquoi il est parti.»
En effet, les appartements de Morul étaient grandioses. Le genre d'endroit qui coûterait une petite fortune à Obseroche. Quand ils étaient arrivés, ils y avaient trouvé un certain Damèl, qui dès qu'il avait appris leur identité avaient aussitôt cédé les lieux. Kogan avait insisté pour qu'il reste, mais le nain avait presque pris la fuite. Il avait alors couché une Doren somnolente dans la grande chambre, et avait dormi su le fauteuil.
Doren était intriguée par la pipe de Kogan, qui produisait une douce fumée noire. Elle lui enleva du bec d'un geste rapide et y tira longuement dessus, avant de se mettre à cracher ses poumons.
«Arfh, toussa-t-elle en lui tendant la pipe, c'est immonde. Qu'est ce que tu as foutu dedans ?
-De la poudre d'obsidienne ! expliqua Kogan avec un énorme sourire. C'est absolument infect, mais ça me donne l'air cool !
-C'est idiot. En plus ce n'est pas comme si ça faisait de la fumée violette, on ne peut même pas le savoir !
-He, eh oui. Il faut le savoir pour que ça marche ! Un peu comme ses deux haches, vois-tu.
-Un peu comme... hein ?»
Doren voyaient mal le rapport.
«Eh bien, continua Kogan, tu vois ces deux haches ? Elles ont l'air identiques, n'est-ce pas ? Pourtant, l'une a quelque chose de spéciale en elle. Prends-les en mains. Vas-y. L'une ne vaut rien, l'autre des milles et des cents.»
Elle prit les deux haches avec précaution et se mit à les examiner. Elles avaient sûrement été très belles un jour, mais étaient désormais complètement rouillées, cabossées, émoussés. Il était clair qu'elles n'avaient plus aucune utilité dans un combat.
«Tu ne sens pas quelque chose de spécial autour de l'une d'elle ? demanda Kogan, avec un sourire. Une sorte d'aura, de présence mystique ? L'historicité, ma grande. C'est cela. L'une est une hache rouillée, l'autre est la hache qu'a utilisé le général Asmel lors de la bataille des Collines aux Sorcières, il y a un millénaire de cela. Elle a de l'historicité à un point terrible. Et l'historicité vaut terriblement cher, pour qui sait la vendre.
-Mon dieu ! fit la naine avec respect. C'est bien vrai ? Pourtant je ne sens rien...
-Et c'est bien normal, soupira Kogan, toujours souriant, tandis que sa cousine reposait les deux armes. Tout cela est une vaste escroquerie. Les collectionneurs à qui je vais vendre ce genre de chose se mentent à eux-même. Je veux dire par là, une hache s'étant trouvé dans une bataille célèbre, elle est exactement identique à une autre ne s'y étant pas trouvé, à moins que tu ne le saches. Ça se passe là, dit-il en touchant le front de Doren. Dans l'esprit, pas dans la hache.
-Et où l'as-tu trouvé ? demanda-t-elle.
-Je les ai acheté trois cacahuètes à la caravane, la dernière fois. Je ne savais même pas vraiment pourquoi, à l'époque. Elles n'auraient servis à rien à ce marchant, mais moi, je peux en tirer profit.
-C'est fou que cette hache ait appartenu à Asmel... songea la naine, pleine d'admiration.
-Idiote ! se moqua Kogan en la frappant à l'arrière de la tête. Évidemment, aucunes de ses deux haches n'a appartenu à qui que ce soit. Peut-être, cela dit, mais ça m'étonnerait. L'important, dans l'historicité, c'est que l'acheteur soit convaincu de sa présence, pas qu'elle soit vraiment là. Et avec mes talents, tu verras, je vais en entuber, des petits bourgeois pleins aux as de la capitale...»
Doren l'observa perplexe. Elle n'avait pas compris grand chose. Juste qu'il y avait des sous à se faire. Et à vrai dire, elle n'avait peut-être pas à se creuser la tête plus loin.
«Je ne vois pas bien le rapport avec ta pipe, cependant…
-En effet, j'avais juste terriblement envie de te parler de cette affaires.»
Cela la laissa songeuse. Soudain, une pensée lui traversa l'esprit.
«Ma hache ! s'écria-t-elle.
-Euh, non, la mienne, je veux dire, c'est moi qui l'ai achet...
-Non, Ananugog ! Ce sont les Trompois qui l'ont. Il faut que je la récupère !
-QUOI ? rugit le contrebandier. Les monstres ! Une hache qui vaut si chère !
-Oui, enfin, c'est surtout qu'elle est à moi, et que j'y tiens, quoi...
-Ont-ils seulement une âme, pour dérober ainsi pareil objet à une jeune naine en détresse ?!
-Je ne suis pas vraiment ce qu'on peut appeler une "jeune naine en dét"...
-Chuuuut... l'interrompit Kogan en lui mettant un doigt sur la bouche. Nous allons la récupérer, parole d'obsidienne !
-Tu sais, la bataille est finie, peut-être qu'on peut juste demander gentim...
-NON ! Bien sûr que non ! Appelles tes copains, renoues avec tes contacts ! Établissons un plan, préparons tout ! Ananugog, non mais oh !
-Kogan...
-Non, tais-toi. Prépare toi à agir !»
Oui, se dit-il, il est grand temps qu'un certain contrebandier revienne dans la partie...