Le Mouchard (The Informer)
Réalisé par John Ford
Sorti en 1935 (USA)
Avec Victor McLaglen, Margot Grahame, Preston Foster, Heather Angel, Wallace Ford...
Dans l'Irlande des années 20, Gypo Nolan, un nationaliste irlandais, dénonce son ami et compagnon de lutte Frankie McPhillip pour 20 livres. Ce dernier est tué par la police en tentant de s'échapper. Gypo va alors dilapider sa récompense dans les bars et tripots, jusqu'à attirer l'attention de l'IRA (les nationalistes) qui recherche activement le traître...
A partir des années 1930, Ford se mit à réaliser des films plus personnels traitant notamment des problèmes de l'Irlande comme ce Mouchard, adapté d'une nouvelle de Liam O'Flaherty. Le sujet fut rejeté par les grands studios d'Hollywood (Fox, MGM, Paramount, Warner...) en raison des difficultés politiques qu'il soulevait avant d'être finalement accepté par la RKO, studio pour lequel Ford avait déjà tourné un film l'année précédente - La Patrouille Perdue, avec Boris Karloff. On lui octroie cependant un budget ridicule - à peine 250 000 dollars - et le film est donc totalement dépouillé, les décors se limitant à quelques toiles de fond censés représenter Dublin et quelques intérieurs d'une grande banalité. Ford, à l'aide de son chef opérateur Joseph August, transforme ce handicap en véritable atout, en enveloppant le film d'ombres, d'embruns, de brouillard et de contre-jours, permettant également d'extérioriser les conflits intérieurs du personnage de Gypo.
Pour le rôle de Gypo Nolan, Ford insiste auprès des studios pour obtenir Victor McLaglen, membre de sa « troupe » et acteur souvent très limité (on aura pu le voir à son avantage dans Agent X27, de Josef Von Sternberg). Ici, il faut avouer que McLaglen est formidable, à la fois pitoyable et touchant, brutal, vénal et émouvant. Ford eut d'ailleurs l'idée de faire tourner McLaglen un peu éméché, afin que l'acteur cherche ses mots et marmonne des phrases contradictoires pour exprimer le caractère désorienté de Gypo (la scène de l'interrogatoire, où l'acteur est hésitant et incohérent, aurait été tourné alors que McLaglen avait une terrible gueule de bois). On ne peut pas malheureusement pas en dire autant du reste du casting, malgré la présence de quelques acteurs sympathiques comme Donald Meek ou Wallace Ford. Les rôles féminins s'avèrent particulièrement criards, caricaturaux et très rarement justes, entre Margot Grahame, la prostituée au grand coeur, ou Heather Angel, la soeur désemparée ou la mère pieuse... La fin est aussi particulièrement symbolique et pénible, le personnage de Gypo s'effondrant au pied d'une croix après que la mère de McPhillip lui ait pardonné son crime.
Ford réussit malgré tout un véritable tour de force visuel et narratif, qui n'est pas sans rappeler les chefs d'oeuvre du cinéma muet : John Wayne dans le documentaire sur Ford, décrit admirativement ce phénomène comme une pénurie de mots. La séquence d'ouverture, à elle seule, est un des plus beaux moments du cinéma de Ford (du moins des années 30) : Gypo émerge du brouillard d'une rue de Dublin plongée dans l'ombre. Après avoir jeté un oeil sur l'avis de recherche, avec en surimpression l'image du fugitif Frankie McPhillip, il arrache l'affiche et se dirige d'un pas lourd vers un pub, se cognant la tête contre une enseigne. Il s'arrête pour écouter un chanteur des rues qui entonne une balade nostalgique et romantique, qui semble éveiller sur les traits frustes du géant une vague lueur de tendresse. A l'arrivée soudaine d'une escouade de Black and Tan, Gypo, inquiet se retire dans le brouillard. Le commandant fouille le chanteur qui continue, insouciant, son interprétation, tournant sur lui-même pour se prêter à l'inspection. Dans le même mouvement, il attrape une pièce de monnaie lancée par l'officier et le remercie d'un salut militaire, apportant une touche inattendue d'humanité à cette rencontre entre ennemis politiques. Le tout sans une ligne de dialogue.
Autres séquences mémorables : la mort de Frankie McPhillip, abattu par les Black and Tan alors qu'il tentait de s'échapper de chez lui par la fenêtre. Sa main, qui s'accrochait au rebord de la fenêtre, glisse lentement et lâche prise, accompagnée par un atroce crissement d'ongles ; ou encore la scène dans le quartier général de la police, après la mort de McPhillip, un officier jette le montant de prime sur la table devant Gypo, en lui conseillant de les compter. "Faites-le sortir par derrière", ajoute un Black and Tan et il pousse le prix du sang vers Gypo avec une cravache. Ce simple geste montre tout le mépris dont l'ennemi fait preuve envers le mouchard, qui est devenu un véritable paria.
Évidemment, Le Mouchard possède de nombreux défauts, ce qui l'empêche d'entrer dans la longue liste de chefs d'oeuvre de Ford. Très symbolique et théâtralisé, la plupart des procédés du film ont bien vieillis (l'affiche qui poursuit Gypo dans la rue), et peut paraître prétentieux et un peu vieux jeu. Le rythme est également assez inégal, la galerie de personnages pittoresques n'empêchant le spectateur de s'ennuyer à plusieurs reprises. L'atmosphère de Dublin, s'il est très réussie, n'est pas plus réaliste que ça et on aurait aimé voir Ford développer un peu les sujets préoccupants de l'Irlande.