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"Ces dernières semaines, les rares images filmées par Jean Eustache (1938-1981) qui erraient sur Internet se sont volatilisées. Pour mieux renaître, ces prochains mois : après une restauration minutieuse, les œuvres du cinéaste proche de la Nouvelle Vague, auteur du mythique La Maman et la Putain (1973), retrouveront enfin le chemin des salles. Le litige qui entravait la diffusion de sa filmographie, jamais sortie en DVD et rarement diffusée à la télévision, vient d’être levé, à la suite d’un accord entre l’héritier, Boris Eustache, et Les Films du Losange, ainsi que le révèle au Monde son nouveau président, Charles Gillibert. Passé par MK2, fondateur de CG Cinéma, ce producteur de 44 ans a repris en juillet 2021 cette maison d’auteurs emblématique de la Nouvelle Vague, avec deux associés, l’investisseur Alexis Dantec et l’entrepreneur Jacques Veyrat.
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Vous avez pris la tête des Films du Losange en juillet 2021. Quelle a été la première question que vous avez posée à vos collègues ?
Je leur ai demandé si Les Films du Losange, qui apparaissaient au générique de La Maman et la Putain (1973), de Jean Eustache, en détenaient les droits. L’un des fondateurs, Pierre Cottrell, avait coproduit le film. Ils m’ont répondu que le Losange avait rendu ses parts à Boris Eustache, l’héritier.
L’avez-vous rencontré ?
Nous nous sommes vus le 5 novembre 2021, trente ans jour pour jour après la mort de Jean Eustache. Un moment fort, émouvant. Boris nous a confié l’ensemble de l’œuvre de son père, les longs-métrages, les courts, les documentaires, les films pour la télévision… Nous avons commencé à les restaurer, en format numérique 4K, avec des chefs opérateurs ayant participé à leur tournage, comme Jacques Besse ou Caroline Champetier, en lien avec le laboratoire italien L’Immagine ritrovata. Il y avait un vrai risque de disparition, tant physique que mémorielle, de l’œuvre. C’était le dernier moment pour agir.
Quel sera le calendrier de diffusion ?
Il sera étalé dans le temps, un film après l’autre, pour aboutir à une rétrospective intégrale. On commencera avec une avant-première de La Maman et la Putain, dans un grand festival, avant l’été. L’œuvre sera montrée en salle, mais aussi en DVD. Au-delà du minutieux travail de restitution du son et de l’image, nous allons réfléchir collectivement, avec des cinéastes, des plasticiens, des journalistes, à la modernité d’Eustache. Il faut l’extraire du dandysme sombre auquel il reste associé. C’est une fierté et une excitation immenses.
A quelques exceptions près, Boris Eustache a longtemps bloqué toute diffusion. Comment l’avez-vous convaincu ?
Il a été sensible au rapport organique qu’entretiennent Les Films du Losange à leur catalogue. On ne joue pas au Monopoly. Boris a apprécié notre travail d’éditorialisation autour d’Eric Rohmer ou de Jacques Rivette, que son père connaissait bien. Il fait confiance à notre savoir-faire. C’est le fils du metteur en scène. Je comprends qu’il y ait eu des frustrations, mais il faut respecter son cheminement.
Quel regard portez-vous sur l’œuvre de Jean Eustache ?
J’ai découvert La Maman et la Putain, adolescent, en VHS. Comme tant de cinéphiles, je suis entré dans le fétichisme de l’œuvre invisible, de l’artiste à vif, du « Rimbaud du cinéma français »… Pour me rendre compte, en fouillant, qu’Eustache est bien plus que tout cela. C’est un merveilleux inventeur de formes, dont les dispositifs nourrissent tout un pan du cinéma et de l’art contemporain. Et c’est l’un des plus grands écrivains du cinéma français. Le scénario de La Maman et la Putain casse tous les codes narratifs, il se dévore comme un roman. Eustache était un fin lecteur, en dépit de ses origines : il a débuté comme électricien à la SNCF, son père était maçon. Cela éclaire sa manière très novatrice de mêler la fiction et le réel, qu’on retrouvera plus tard chez Maurice Pialat ou Abdellatif Kechiche. Dans le milieu assez bourgeois de la Nouvelle Vague, il détonnait. Ça n’empêchait pas la solidarité, au contraire : Godard lui prêtait de la péloche, Truffaut de l’argent…
Le cinéaste Jean Eustache, en 1972, sur le tournage du film « La Maman et la Putain ».
Le cinéaste Jean Eustache, en 1972, sur le tournage du film « La Maman et la Putain ». BERNARD PRIM
En quoi ses films nous concernent-ils, aujourd’hui, en 2022 ?
C’est une œuvre de jeunesse, qui s’adresse à la jeunesse. Une œuvre frontale, indomptée et impolie, qui porte l’intuition du désastre. Eustache annonce, avec passion, les catastrophes à venir. Je n’avais pas mesuré la fascination dont il jouit en Asie, aux Etats-Unis… Jim Jarmusch, par exemple, lui a dédié Broken Flowers (2005).
Comment s’est opérée votre arrivée à la tête des Films du Losange ?
En tant que producteur, à l’heure où la diffusion des films a de plus en plus d’impact sur leur contenu, il m’a semblé important d’avoir la maîtrise de cet outil. Les Films du Losange ont été mes premiers interlocuteurs quand j’ai créé CG Cinéma, en 2013. Ils ont distribué et vendu à l’international la plupart des films que j’ai produits, dès Sils Maria (2014), d’Olivier Assayas. Très vite s’est forgée entre nous une relation de travail quotidienne. Ainsi qu’une entente autour de la notion d’œuvre, aujourd’hui malmenée.
Qu’entendez-vous par « œuvre » ?
Il est dangereux de la réduire à un scénario bien ficelé, à un « sujet », diffusé de manière immédiate et isolée. Nous pensons, au contraire, qu’une œuvre se construit dans le temps, film après film, à plusieurs. Le Losange a été créé en 1962 par un groupe d’auteurs solidaires, autour de Barbet Schroeder et d’Eric Rohmer, rejoints par leurs camarades de la Nouvelle Vague. Peu à peu, ils se sont donné les moyens de préserver leur indépendance, en intégrant la distribution, les ventes internationales… Nous pensons qu’il est possible de prolonger ce geste.
Le catalogue du Losange compte plus de 220 films. Préparez-vous d’autres ressorties ?
La rétrospective Jacques Rivette, qu’organise la Cinémathèque française jusqu’au 13 février, attire les cinéphiles. Du fait de la pandémie, les gens ont été surexposés à des films un peu fabriqués, vus à la maison. Par réaction, ça crée du désir pour des œuvres plus riches, comme quand on retourne vers la grande littérature, au sortir de la rentrée littéraire. Par ailleurs, nous restaurons les œuvres de Werner Herzog, Lars von Trier et Michael Haneke – y compris les films de ce dernier pour la télévision autrichienne.
Ces cinéastes sont-ils toujours actifs, malgré leur âge ?
Nous avons rendu visite à Lars, au Danemark. Même diminué, il finalise le montage de la troisième saison de sa série, L’Hôpital et ses fantômes. Avec Michael, il y a un dialogue, une recherche, du désir. On espère immensément qu’il fera un film cette année, et qu’on sera au rendez-vous.
En mars, le cinéaste russe Kirill Serebrennikov doit tourner « Limonov », d’après le livre d’Emmanuel Carrère, avec la société de production Wildside. Pourquoi l’avez-vous rencontré à Moscou, en décembre 2021 ?
Je produis son adaptation de La Disparition de Josef Mengele (2017), le roman d’Olivier Guez. Le scénario est bouclé, le casting bien avancé. On espère tourner d’ici la fin de l’année, en Allemagne et en Amérique du Sud. En principe, Kirill pourra se déplacer librement [il a été plusieurs années assigné à résidence par les autorités russes]. C’est un artiste incroyable, à la croisée du théâtre, du cinéma et de l’art plastique."
