Noé,le dernier film de Darren Aronofsky, avait sur le papier tout pour plaire: un réalisateur de talent qui a signé des films connus (Requiem for a dream entre autres) mais aussi des productions plus "intimistes" ( l'excellent The Wrestler avec Mickey Rourke) et qui s'attaque à un mythe fondateur entourés de très bons acteurs ( Russel Crowe et Anthony Hopkins que j'apprécie particulièrement). Alors la question est de savoir ce qui a disparu dans la façon de faire d'Aronofsky pour livrer une oeuvre qui perdra certainement le grand public par ses expérimentations esthétiques mais aussi les cinéphiles avertis qui visionneront amèrement ce récit convenu et faussement original qui ne sait jamais vraiment s'il est un film d'heroic fantasy,un drame familial ou un trip religieux façon Valhalla Rising.
Le problème de ce Noé est déjà d'ordre esthétique puisqu'il n'y a aucune continuité dans le film à ce niveau. Ainsi celui-ci oscille sans cesse entre plusieurs pôles sans jamais vraiment choisir. Prises indépendamment les unes des autres certaines scènes sont très belles,je pense aux quelques plans de nuits ou les ombres se dessinent sur fond de soleil levant/couchant qui donnent une ambiance "Contes de 1001 nuits" assez appréciable ou encore à la scène lors de laquelle l'eau contenue dans le fragment d'Eden (mystérieusement détenu par Panoramix Hopkins,j'y reviendrai) se déverse en rivière façon stop motion. Le problème c'est qu'il n'y a aucune unité artistique entre ces scènes ce qui n'aide pas le spectateur à s'impliquer dans une histoire aux jalons si usités qu'on se demande vraiment comment Aronofsky (qui est sauf erreur en partie à l'origine du scénario) a pu valider le script final.
Le film est tout d'abord découpé en deux temps (trois dirais-je même tant la partie pour arriver jusqu'à la montagne d'Hopkins semble durer deux heures) : un avant et un pendant déluge. Le problème c'est que cette première partie (outre le fait qu'elle est interminable) ne sert réellement pas à grand chose. Tout commence par un rapide rappel de la création du monde ( présentée sous forme de vignettes animées qu'on nous resservira d'ailleurs régulièrement durant le film,histoire que l'on comprenne bien le semblant d'histoire) puis vient une scène ou des méchants (si si,des méchants méchants) s'emparent de la terre de Noé qui est poussé à fuir. Toute cette première partie est une fuite en avant plutôt classique,on nous y présente les personnages (enfin on tente,les deux seuls qui ont droit à l'ombre d'une psychologie - binaire d'ailleurs,faut pas trop pousser- sont Noé et Cham) et les "enjeux" (qui sont inexistants,comment dramatiser des faits dont personne ne doute de l'issue ?). En soi avoir une histoire et des personnages classiques (le fils envieux,le méchant vraiment méchant et le héros tiraillé par son devoir) n'a jamais empêché l'accomplissement d'un bon film mais Darren Aronofsky échoue à construire quelque chose d'intéressant à partir de cette base simple.Par exemple il est à un moment question de la possible entrée d'autres hommes dans l'Arche après le commencement du Déluge (dans un plan aussi fugace que réussi d'ailleurs) mais le réalisateur s'éloigne d'emblée de cette possibilité et Noé ne semble pas réellement affecté par cette décision qui condamne tout de même des millions de personnes (son côté binaire,pas sa faute après tout). Le même mécanisme est à déplorer dans la construction du personnage du "méchant" dont on effleure à peine l'ambiguïté qui disparaît soudain sous des tonnes de clichés propres au genre.
Je parlais précédemment de l'aspect heroic-fantasy du film dont on retrouve un bon nombre de codes. Tout d'abord il faut évoquer les Veilleurs (des anges déchus qui ressemblent à d'affreux golems de pierre) qui sont une des pires idées du film tant leur utilisation est prétexte à l'avancement de l'histoire. Ces anges n'ont aucune personnalité propre et disparaissent à la moitié du film pour des raisons obscures alors même que les premières minutes du film leurs donnent une importance capitale dans le développement de l'Homme. Enfin il faut également parler de Matusalem joué par Anthony Hopkins qui est un deus ex machina incarné. Papi Matusalem possède en effet dès le début toutes les clés pour réussir mais préfère partir aux fraises et jouer aux devinettes,c'est vrai que le sort de l'Humanité n'est pas si important.
On pourrait je pense encore écrire plusieurs dizaines de lignes tant l'exercice est raté (ce qui est dommage puisque le projet était en maturation depuis longtemps) mais il faut tout de même signaler quelques points positifs. Tout d'abord et même si l'unité artistique du film semble être parti avec Hopkins aux champignons,le film est globalement joli voire très joli (les phases de rêves même si elles ne révolutionnent rien sont plutôt agréables) et tout le passage de la fin est plutôt bien mis en scène (même si une fois encore l'ambiance tranche radicalement avec les passages dans l'arche). Les doublages français du film sont aussi réussis mais le casting est par contre en demie-teinte: Russel Crowe est très bien dans le rôle de Noé mais j'ai un problème avec Jennifer Connelly qui ne semble physiquement pas la, même avec un doublage convaincant. Le vrai problème de ce casting est l'acteur qui joue Cham qui n'a vraiment aucun charisme (Sem non plus mais tout comme Japhet, Aronofsky ne semble pas se préoccuper de son histoire,c'est moins dérangeant). Cet acteur qui est présent dans la quasi totalité du film -en plus d'avoir une histoire et des problèmes existentiels assez mal développés- est une vraie plaie tant il ne dégage rien. Je rajouterai aussi que la musique fait son travail sans parvenir à être pour autant mémorable,ce qui est assez dommage.
Au final ce Noé malgré toutes les bonnes intentions de Darren Aronofsky est un mauvais film qui échoue presque partout ou il entreprend d'innover et qui se révèle être désespérément lambda le reste du temps,rien de très intéressant.
3/10