Hossein Sabzian, cinéphile au chômage, piège une famille bourgeoise en se faisant passer pour un célèbre cinéaste iranien. On imagine aisément qu'un tel fait divers a pu constituer un magnifique terrain de jeu pour Abbas Kiarostami. Close-up n'est ni un reportage, ni un docu-fiction. Close-up est le Deus ex machina d'une quasi farce judiciaire. Close-up est une leçon de Cinéma qui nous interroge sur le rapport qu'il peut entretenir avec le réel.
L'enrobage formel est aussi simple qu'efficace. Le film entremêle des séquences réelles (visite en prison, procès, etc.) avec des scènes reconstituées jouées par les protagonistes de l'affaire (arrestation, origine de la rencontre entre l'usurpateur et la famille). Bien que la frontière séparant les deux soit parfois ambiguë, Kiarostami ne laisse jamais le sentiment de travestir la vérité. Il ne triche pas. Ni avec Sabzian ni avec le spectateur. À plusieurs reprises, le réalisateur explicite même les clés de compréhension de son dispositif de tournage, notamment lors du procès qui occupe une bonne partie du film. Il présente ainsi les deux caméras qui vont servir à capter l'audience, l'une pour le tribunal, l'autre pour permettre à Sabzian partager ses états d'âme directement avec lui/nous, le fameux Close-Up (gros plan).
Des échanges naît la dissociation entre le fait social, le crime quasi avéré, et le point de vue psychologique qui l'a soutenu. Nous découvrons un homme broyé par le système qui se complaisait à retrouver la reconnaissance de ses pairs. Sabzian prenait son rôle de fortune très au sérieux, mu par la volonté d'effacer les préjugés qui pouvait ternir l'image de la profession en montrant qu'un réalisateur pouvait très bien être proche du peuple. La famille, elle-même touchée par le chômage, apparait comme "complice" du crime. Kiarostami avait d'ailleurs affirmé que s'il avait l'occasion de retourner le film, il aurait inversé le rapport de force, la famille devant alors coupable d'avoir obligé Sabzian à les piéger.
On eut dit que tout le monde sur le tournage avait cette formule à la bouche :
"J'ai mon image, donc j'existe". - Interview de Abbas Kiarostami
Les coulisses du film sont d'ailleurs fascinantes à plus d'un titre. Si on se doute que le dispositif de Kiarostami ait pu modifier la dynamique du procès, aucun des acteurs ne l'a manifestement subit. La méfiance initiale a laissé place à une pleine adhésion grâce à l'intervention du cinéaste qui a présenté sa démarche sous une perspective nouvelle, presque libératrice pour les deux partis : oui, Sabzian est finalement venu avec "son" équipe de tournage. Sabzian et la famille étaient tous deux artisans du mensonge, ils allaient avoir l'opportunité d'être les metteurs en scène de leur propre vérité. Même dans les passages rejoués, le naturel reprend le gallo; que ce soit au travers des multiples plans "anodins" ou de par les quelques les excès de zèle de certains protagonistes, le journaliste à l'origine de l'affaire en tête.
Le chapitre final, fragmenté par les petits soucis techniques rencontrés, nous permet d'assister à quelque chose de très beau : la renaissance d'un homme venant de gagner son individualité. Sans conteste le moment le plus poétique du film dont les prémisses ont permis de concéder l'une des plus belles affiches du Cinéma.
Close-Up est un film intelligent qui démontre que la présence d'artifices peut ne pas être contre-productif dans l'intention de capter le réel; qu'au contraire, le "mensonge" peut parvenir à le rendre plus palpable sans le dénaturer pour autant.