Falling in love again
Hum bon. Attention aux méchants spoilerounets.
Le dernier film de Noah Baumbach tire sa force de plusieurs éléments, et en premier lieu de sa manière de jouer sur des registres, des tons, et des effets différents. " Greenberg " donc, titre éponyme qui dit l'importance de son personnage principal. Tout va donc tourner autour de lui, sauf qu'au début, tout ne tourne pas autour de lui. Le film, pendant une dizaine de minutes inaugurales, présente la vie du personnage féminin ( magnifique Greta Gerwig, véritablement splen-dide ). Roger Greenberg est dès les premiers instants introduit comme un héros peu conventionnel, dont l'intérêt principal est justement celui de ne pas prendre tout l'espace et toute l'histoire. C'est un personnage en retrait, qui ne fait rien comme les autres, davantage passif qu'actif. D'ailleurs, il le dit lui-même, il est dans une période de sa vie où il a choisi de " ne rien faire ". Ne rien faire et être dans le même temps un héros de cinéma ? Les producteurs ne voudront jamais ! Greenberg fait de la léthargie son moteur, fuit le schéma classique du septième art qui veut qu'un héros agisse, prenne les décisions. Evidemment Greenberg agit et prend des décisions, mais à son niveau. Rien de spectaculaire, tout est intimiste. Greenberg est un film discret, qui ne fait pas beaucoup de bruit, et pourtant l'impact qu'il provoque est fort. C'est justement parce qu'il emprunte des chemins détournés que le film parle si joliment, et puissamment, au spectateur. Roger Greenberg ne fait rien comme les autres, c'est un héros en total décalage, absolument inadapté à la société. A l'âge où le mâle normal pique sa crise, se révolte, où chacun fait son Lester Burnham, Greenberg lui se contente d'imiter Gandhi plutôt que Kevin Spacey, et sa rébellion est davantage silencieuse que trop bruyante et ostentatoire. Tout l'art du film réside bel et bien dans sa sincère discrétion.
Greenberg va même jusqu'à tordre les conventions romantiques du cinéma en refusant l'histoire d'amour qui lui ouvre les bras. L'antipathie propre au personnage principal est à l'opposé de l'image archétypal du héros du film d'amour. Stiller est dans le contre-emploi parfait, en rupture absolue avec les personnages de films comiques qu'il a l'habitude d'incarner, plus du tout dans l'exécution du mouvement en trop, ne dépassant jamais rien, n'exhibant pas son corps ( sur l'affiche, Stiller a les bras collés au corps, tout est rentré, contrit ). Certes on se dit que finalement, les personnages farrelliens de Stiller ne sont pas aussi exaltés que ne l'est Jim Carrey chez les cinéastes américains, mais quand même, ici tout est beaucoup plus calme et intériorisé. Ce qui n'empêche pas Greenberg d'être un personnage fluctuant, jamais monotone, car en réalité, il alterne entre passivité et agressivité, contenant sa frustration et sa colère face au monde moderne pour subitement tout déverser à la face des gens, et en premier lieu donc, à celui du personnage de Florence. Il n'y a donc pas une relation normale entre eux ( disons, conventionnelle ), le film ne joue pas sur les clichés de la séduction ou de l'attirance entre deux personnages. Il y a forcément quelque chose qui les réunit, les rapproche, mais c'est beaucoup plus sincère et crédible que d'habitude au cinéma. Et surtout, c'est inédit, parce que Greenberg ne donne pas l'impression qu'il cherche l'aventure ( alors qu'il ne veut juste pas se l'avouer, il n'a envie que de ça ). C'est donc le désintérêt qui ne fait que créer de l'intérêt, et Greenberg apparaît dès lors comme un film où l'art du je-m'en-foutisme est poussé à son paroxysme.
J'ajouterais que la BO est superbe. Et surtout, il y a une révélation : Greta Gerwig, fantastique actrice, à l'opposé là aussi du stéréotype de l'héroïne d'une romance. Un peu ronde, pas forcément un canon de beauté. Et pourtant le charme opère inévitablement, parce qu'on ressent une évidente tristesse chez son personnage en même temps qu'une beauté qui met du temps à se déceler, mais qui lorsqu'elle éclate irradie l'écran. Beauté qui naît en partie de l'humanité de son personnage, dont la compassion pour Greenberg est constante. Greta Gerwig est l'autre révélation de l'année avec Abbie Cornish dans Bright Star, qui jouait un personnage pas si éloigné physiquement et moralement. 2010 est peut-être l'année des héroïnes à la vraie beauté, intérieure, et beaucoup plus généreuse. Tant mieux.
Comédie romantique qui n'en est pas une, mais qui en fait n'est que ça, formidable film où absolument tout est en décalage ( les acteurs, l'histoire, l'humour, l'amour ), Greenberg est une très jolie surprise dont le charme opère magnifiquement et durablement sur le spectateur.
5/5