Anecdote énormissime sur l'échec du projet initial qui devait, je le rappelle, mettre en scène les Beatles (tirée du livre "Un an après" d'Anne Wiazemski, compagne de Godard à l'époque) :
"Sur l’initiative d’une productrice anglaise déterminée à produire un film avec Godard et les Beatles, je l’avais accompagné à Londres. Il avait même griffonné un vague début de synopsis où une jeune femme qui ne parvenait pas à se faire avorter tentait de se suicider en se jetant sous une voiture. Las, chaque fois elle tombait sur un Beatles au volant d’un Rolls et sa tentative échouait. Ce qui adviendrait après ? Jean Luc l’ignorait mais comptait sur les Beatles pour trouver plus d’inspiration. Nous les adorions et écoutions en boucle leur dernier disque Sgt Pepper’s Lonely Hearts club band.
Un rendez-vous fut pris dans leurs bureaux d’Abbey Road avec John Lennon et Paul McCartney. Le premier se montra d’emblée hostile, fermé à toutes les suggestions de l’entreprenante productrice. Il semblait ailleurs et décidé à mettre fin au plus vite à cette rencontre. Le second à l’inverse, n’était que charme et gentillesse, désireux de faire un film avec Godard dont il disait « vénérer le cinéma, tout le cinéma ». Parce que la discussion durait, John Lennon se leva et sans un mot, sans un regard, quitta la pièce. « Revenez demain, nous dit le conciliant Paul McCartney. John n’est pas dans un de ses bons jours. Mais je vais lui parler et j’espère qu’il sera plus coopératif. »
[...]
Je compris qu’il parlait de notre deuxième rendez-vous dans la maison de disques, qui s’était encore plus mal passé que celui de la veille. Jean Luc, très en verve, avait immédiatement entrepris John Lennon sur l’histoire de Trotsky. Il ferait ensemble un vrai film révolutionnaire, le premier. Il parlait à toute vitesse et la productrice avait du mal à le traduire, stupéfiée par le tour inattendu que prenait son projet. Mais très vite John Lennon les interrompit et d’une voix suraiguë, le visage déformé par la rage, se lança à son tour dans un flot de paroles. Quelqu’un venait d’apporter un plateau avec du thé, des assiettes de biscuits et petits sandwichs. Paul McCartney lança alors un joyeux : « j’invite la femme du metteur en scène à prendre le thé avec moi, sous la table.» il souleva la nappe pour mieux s’y faufiler. Comme si c’était la chose la plus normale du monde - et dans ce contexte étrange, cela l’était -, je le rejoignis. Assis l’un en face de l’autre en tailleur, notre tasse de thé à la main, nous échangions à voix basse, dans un invraisemblable sabir franco-anglais, quelques commentaires sur l’agitation frénétique des jambes de nos compagnons. Celles de Jean Luc et de John Lennon frappaient la moquette, nous nous rapprochions davantage pour les éviter. Celles de la productrice en mini-jupe se croisaient et de se décroisaient. Au-dessus de nos têtes, le ton avait monté. John Lennon et Jean Luc très vite se mirent à hurler. « Je crois que c’est foutu », dit Paul, et devant mon air déçu : « je suis désolé, cela avait l’air très bien, le projet de ton mari…. Tu le lui diras ? » Puis, une serviette blanche à la main, il sortit de dessous la table et l’agita. « Fin des hostilités ! » en me tendant son autre main pour m’aider à me relever. Et tout s’acheva. John Lennon quitta la pièce en claquant la porte, suivi par un Paul McCartney qui ne cessait de nous dire : « I am sorry, so sorry…. », et nous nous retrouvâmes sur le trottoir. La productrice, au bord des larmes ne savait que répéter « je ne comprends pas, je ne comprends pas », tandis que Jean Luc, furieux, me faisait une absurde scène de jalousie."
Ah, j'aurais bien aimé voir ça. 