La preuve de l'efficacité du cinéma de Sciamma sur moi est qu'elle parvient à me heurter, quand bien même ma morale, mon bagage intellectuel, mes affinités et sensibilités, mes convictions, mes opinions politiques sont - nul doute - diamétralement opposées aux siens. Efficace au point de ne pas me laisser indifférent à la sortie du film qui aurait très bien pu me faire dire que je venais de voir un vieux truc de progressiste libertaire qui passe la 4e, ne se sentant plus au siècle 21.
J'ai vu Naissance des pieuvres après avoir découvert sa collaboration avec Haenel sur Portrait de la jeune fille en feu. Voir ces deux films dans le désordre est intéressant puisque j'ai immédiatement compris le potentiel que l'on suspectait chez Sciamma et ce qu'elle avait parachevé par le Portrait... Les thèmes abordés étaient pour partie les mêmes, le second est en quelques sortes la palette de couleurs élargie du peintre qui s'était essayé dix ans avant une première fois. Peut-être d'ailleurs au prix du sacrifice d'un peu de sincérité (j'ai quand même bien aimé le Portait...)
Que dire de Naissance...
C'est très bien filmé, franchement, ça en jette. Sa réalisation prend au corps, littéralement. Et envoûte les yeux. Auquel on rajoute une bande son très intelligente, sans saturer les oreilles, juste ce qu'il faut. Je commence à aimer la musique électronique dans les films, j'ai bien aimé la BO de Suzanne (le meilleur point de ce film qui m'a un peu déçu), et là, rebelote.
Sur les performances, que de vrai dans ce film. Les trois actrices sont touchantes, chacune à leur manière, expression des multiples capacités à s'assumer en grandissant. Je ne suis pas homo pas plus que je sois fille mais cette histoire m'a fait replonger dans mon adolescence et m'a fait charger la pellicule du film sur celle de ma propre adolescence. Je me suis pris de compassion pour ces filles, très bien compris et reçu la tension sexuelle, le désir pour autrui, l'admiration qui flirte avec l'obsession (j'avais oublié les lubies de l'adolescence, c'est vrai que c'est complètement barré), etc.
Quelque chose m'a particulièrement marqué : l'étroitesse du monde présenté, le côté presque huis-clos, serré entre les quatre coins d'un bassin tel qu'on le voit depuis la surface contre l'infini qui se présente quand on met la tête sous l'eau. Les images et les personnages sont extrêmement cadrés, l'univers semble à la fois le plus verrouillé et le plus large du monde, comme un bassin de compétition qu'on regarde à travers un écran de télévision et dont on ne se rend pas compte de la taille réelle, sauf à le voir de ses propres yeux, ce que fait la jeune protagoniste. Peu de personnages, peu de lieux, l'aspect cadenacé montre l'oppression des uns sur les autres, la pression exercée par les différents cercles sociaux de l'adolescence, les suivres contre les influenceurs, etc.
Aussi : beaucoup de suggestions, la place à l'imagination est confortable. Je me suis pris à penser ce que pouvaient bien faire les absents à savoir : 1/ les garçons, rarement filmés, quelques scènes entre jeunes mâles uniquement et pourtant, on pourrait en raconter des choses, mais bien vu d'avoir exclu de l'objet pour l'essentiel ; 2/ les parents, absolument invisibles, ce qui est d'ailleurs très intelligent de les rendre transparents.
Haenel est franchement douée. Une funambule. Capable de faire croire qu'elle va se casser la gueule en allant trop loin et en fait... C'est tout en maîtrise. Je comprends pourquoi on a vu en elle un jeune talent.
Bref, on sent tout le travail et toute la sensibilité de Sciamma qui ne fait pas n'importe quoi, qui commet des maladresses mais qui m'a montré beaucoup de sincérité.
Touchant.