Discussion entre Frederic Raphael, scénariste d´Eyes Wide Shut et Kubrick :
FR : Tu n´as jamais eu envie de faire un western ?
SK : Qu´est-ce que tu veux dire ?
FR : Est-ce que tu admires Sergio Leone ?
SK : Et toi ?
FR : Oui ça m´arrive, de temps en temps. Ou est-ce que j´admire Morricone ? Les deux.
SK : J´ai essayé pendant deux ans de faire un western, avec Marlon.
FR : Lequel ?
SK : La vengeance aux deux visages. J´y ai passé deux ans.
FR : Qu´est-il arrivé ?
SK : Marlon devait jouer, et produire.
FR : Vous ne vous êtes pas entendus ?
SK : J´avais l´impression qu´on s´entendait bien.
FR : Qu´est-ce qui s´est passé ? Tu ne l´aimais pas ?
SK : C´était un grand acteur. Mais il était aussi le producteur. Il n´arrivait pas à se décider pour certaines choses, et il ne laissait personne le faire à sa place. On n´a jamais réussi à faire une histoire qui tienne. On n´a jamais réussi à faire quoi que ce soit qui tienne. Tu commences ces de de trucs et... tu sais jamais quand t´arrêter. Au bout de deux ans, Marlon a brusquement décidé de prendre les choses en main. Il nous a tous convoqués autour d´une table. Il s´était acheté un chronomètre. Il l´a posé sur la table et il a dit soudain qu´il fallait qu´il prenne des décisions, qu´il fasse avancer les choses, alors ce qu´il allait faire, c´est donner à chacun trois minutes pour lui dire quels problèmes chacun avait, et de cette façon on aurait un mémo et on pourrait décider de ce qui devait être fait. Il a commencé à faire un tour de table. J´étais juste à côté de lui, je devais donc passer le dernier, OK ? Le chef opérateur a commencé, puis le responsable des extérieurs, puis le chef du casting, et pour chacun d´eux, au bout de trois minutes, la sonnerie se mettait en marche - bip ! - et son temps de parole était terminé, qu´il ait fini ou non. On a fait comme ça le tour de la table, et Marlon m´a regardé, et a dit : " Stanley, quels sont tes problèmes ? " Et il a appuyé sur le bouton. " Tu as trois minutes." J´ai dit : " Allons, Marlon, c´est une manière stupide de faire les choses." Et il a dit : " Maintenant, il te reste deux minutes cinquante." Alors j´ai commencé par ce qu´il fallait modifier sur la page un, la page deux et j´arrivais à la page cinq lorsqu´il a dit : " Ca y est, tu as eu tes trois minutes". Alors j´ai dit : " Marlon, pourquoi t´irais pas de te faire foutre ? "
FR : Tu m´étonnes, et qu´est-ce qu´il a répondu ?
SK : Rien. Il n´a rien répondu. Il s´est juste levé - on était une sorte de bungalow -, il s´est levé, il a été dans la chambre et il a claqué la porte. J´ai dit : " Qu´est-ce qu´il peut faire ? Il est sorti, voilà. Il va bien falloir qu´il rentre, tôt ou tard." Quelqu´un a dit que je n´aurais pas dû dire ce que j´avais dit, mais qu´est-ce que tu veux dire quand les gens se conduisent de cette façon ? Il allait revenir.
FR : Et il est revenu ?
SK : Non. Il n´est jamais ressorti. On est restés assis là, et pour finir on est rentrés chez nous. Je pensais qu´il m´appellerait, mais il ne l´a jamais fait. En fait, c´était un coup monté. Il voulait mettre en scène le film, et c´est ce qu´il a fini par faire. Il voulait me virer , et il ne savait pas comment faire. Il était comme ça, Marlon.