Spoilers in da critique.
C'est toujours très difficile de parler de soi. On n'a pas le recul nécessaire, du moins est-il dur d'avoir une lucidité sur les choses. Et j'ai l'impression - étrange et émouvante à la fois - que Punch-Drunk Love parle beaucoup de moi, à travers son personnage principal interprété par un Adam Sandler au sommet du contre-emploi. Punch-Drunk Love est l'histoire d'un éveil, d'une prise de conscience autour d'une vie qui n'en est pas vraiment une, puisque son héros a 30 ans et qu'il a passé ces trente dernières années sans voir ce qu'il y avait à voir autour de lui. Totalement asocial, un trait de caractère que le comportement familial aura encouragé de par l'attitude castratrice des sept soeurs, Barry garde tout pour lui, ne montre pas autre chose de lui que son côté réservé et sa gaucherie, signe évident de son inadéquation au monde. Sandler est toujours dans une hésitation physique et mentale, traduisant ainsi son incapacité à " être simplement là ", à faire les choses comme les autres le font. Ce statut fait naître des moments de contraste, comme les séquences en famille où Barry est isolé au sein de groupes classiques et conventionnels ( " père-mère-enfants " ). La solitude du personnage est encore plus touchante quand elle se révèle à travers une mise en scène qui touche à l'efficacité la plus totale en même temps qu'elle dévoile sans cesse sa pure élégance.
La séquence du premier appel au téléphone rose combine écriture cinématographique et mise en scène. Il y a bien sûr l'appel en lui-même, qui en dit beaucoup sur la solitude de Barry. Mais aussi le travail de Paul Thomas Anderson, cinéaste beaucoup plus subtil que sa virtuosité technique ne pourrait le laisser croire. L'américain, dans PDL, est entre simplicité et complexité, alterne sans cesse entre une conception élaborée de l'esthétique et un travail davantage délesté de toute fioriture. Il y a un panoramique dans la séquence du téléphone rose qui confirme cette simplicité : filmant Barry attablé, le téléphone à la main, la caméra effectue un petit mouvement qui vient saisir l'assiette de Barry et renforcer ainsi le sentiment de solitude qui naissait déjà de la conversation.
La mise en scène, ailleurs, possède quelque chose de beaucoup plus complexe donc. La caméra, en mouvement permanent, effectue des déplacements qu'elle répète souvent au sein d'une même séquence, donnant véritablement l'impression que PTA construit chacune de ces séquences comme des ballets. Ce sont des chorégraphies virtuoses se révélant parfois gratuites, de purs plaisirs de cinéma, parfois au service d'un récit qui y trouve un écho à sa nature un peu bizarre, que la complexité des gestes de la caméra vient renforcer en donnant une structure pas immédiatement reconnaissable à la mise en scène, qui affirme ainsi le décalage total de l'objet qu'est Punch-Drunk Love.
Cette histoire d'une (re)naissance est aussi affaire d'objets, dont un des plus importants du film, très symbolique : le téléphone. Punch-Drunk est donc le récit d'un homme qui opère une ouverture vers le monde extérieur, qui passera d'un appel téléphonique complètement dénué de sentiments ( ça n'est que du sexe - à distance - et surtout ça n'est pas sincère puisque tout ou presque est basé sur le mensonge dans cette conversation ) à cette scène vers la fin du film où il cassera son téléphone, se défaisant symboliquement de lui. Barry, progressivement, quitte l'objet pour se rapprocher de l'autre, sublime Emily Watson, avec qui il aura d'ailleurs eu une conversation au téléphone à l'absolu opposé de la première. Cette évolution du rapport au téléphone dit tout d'un film qui va de l'intériorisation à l'extériorisation, de cet anonymat et d'un déni de soi à l'approche du corps de l'autre. L'humanisme dans toute sa beauté.
Oeuvre étrange et familière à la fois, audacieuse, folle, émouvante, belle, palpitante comme un film d'aventures, Punch-Drunk Love ne laisse qu'un regret chez le spectateur, et une question :
Pourquoi n'est-ce pas ce film de Paul Thomas Anderson qui approche les 3 heures ? C'est que l'univers mis en place par le cinéaste est tellement particulier qu'on aurait envie d'y rester plus longtemps. Mais en sortant du film on se dit qu'il y a aussi notre vie dont il faut ( maintenant ) s'occuper, et Punch-Drunk Love est de ces oeuvres qui nous aident à mieux l'aborder, nous faisant inévitablement grandir.
Chef d'oeuvre.
5/5