La grande question... Qu´est-ce qu´un critique de cinéma ? Sur ce forum nous en sommes tous, et nous ne savons pas nous définir. Certains discutent juste pour la passion, d´autres pour le plaisir de juger. Certes, mais encore ? . ..
J´adresse ce qui suit à toutes les personnes qui fréquentent ce forum, sans exception. Ce n´est pas de moi, mais d´une certaine Amélie Nothomb ( Extrait de son roman " Attentat"). C´est plus qu´une définition du critique, c´est une critique du critique.
La scène se passe à la fin de la projection de la première d´un film. Elle est racontée par une personne venant d´y assister.
Autour de nous, les gens se levaient, fatigués. Le film avait déteint sur eux, ils étaient livides et laids. J´essayai d´analyser leurs réactions ; je m´aperçus que leur air blasé dissimulait une angoisse sans nom : ils ne savaient pas s´ils étaient tenus d´aimer ou de ne pas aimer ce qu´ils venaient de voir car ce réalisateur avait la cote chez les cinéphiles. Ils crevaient de peur de se tromper, d´afficher une opinion opposée à celle qu´ils auraient dû avoir. L´essentiel était de ne pas proférer une phrase irrécupérable. Ainsi, quand quelques semaines plus tard la critique se serait prononcée, ils ne seraient pas compromis.
Dans le doute, il a toujours été plus dangereux d´admirer un artiste que d´avoir des réserves à son sujet. Ce n´est pas seulement une question de courage : il faut en soi beaucoup de substance pour être capable d´estimer un créateur, a fortiori pour déterminer sans l´"aide" de quiconque s´il est estimable. Or la plupart des gens ne contiennent pas ou peu de substance. C´est pourquoi il y a tant de fans et si peu d´admirateurs, tant de contempteurs et si peu d´interlocuteurs.
Ce soir-là, il n´y eut pas de miracle : le public vierge n´eut pas de talent. A part moi qui proclamai mon engouement et [l´amant de ma bien-aimée] qui détesta haut et fort, personne n´émit quoi que ce fut qui ressemblât à un avis. Je pensai avec réconfort que le réalisateur et ses spectateurs s´équivalaient dans la nullité.
Les gens s´en allèrent sans tarder pour masquer la panique qui causait leur absence d´opinion. Restèrent dans la salle l´équipe au grand complet, l´amant de ma bien aimée et moi. Je serrai la main du cinéaste et parvins à être élogieux sans avoir à mentir :
- Félicitations. C´est beaucoup mieux que ce à quoi je m´attendais. Il y a une vision du monde dans ton oeuvre : tu as établi la propre répartition entre le beau et le laid, la pesanteur et la grâce. Ta proportion est pessimiste : je suis d´accord avec elle. Ton film laisse échapper des fulgurances de sens et de splendeur qui disparaissent aussitôt, comme dans la vie. ( ...)
- Le public m´a confirmé que c´était bien, [dit le réalisateur]. Vous avez vu ? Il était K.O., neutralisé. C´est ce que je voulais.
C´est fini ! Cela donne à réfléchir. Si vous avez des réactions, allez-y, il y a plein de trucs à dire... Moi-même qui ai relu le livre deux fois je ne parviens pas à saisir toutes les subtilités de ce texte.