extrait Télérama.fr :
Matrix Reloaded
La très attendue suite du conte des frères Wachowski fait chou blanc : entre cyber philosophie tarte-à-la-crème et scènes d´actions mécaniques, le charme a disparu...
" Suivez le lapin blanc". C’est sur cette invitation qu’on entrait dans Matrix ( 1999), sorte d’Alice aux pays des merveilles technologiques et virtuelles. Avec ce film, les frères Wachowski ont fait la course en tête, renouvelant tout l’attirail du cinéma de divertissement : récit plein de chausse-trapes ludiques, fusillades au ralenti, cascades en apesanteur, look futuriste-gothique... Qu’allaient-ils aujourd’hui nous sortir de leur chapeau ? Aucun lapin, hélas. La fantaisie du conte a disparu. Matrix reloaded commence directement par une grosse scène d’action comme n’importe quelle machine hollywoodienne. C’est du tout cuit, emballé sans façon pour la grande consommation. Neo ( Keanu Reeves) n’a plus le temps de se perdre dans ces zones étranges entre veille et sommeil. Il a du boulot : gagner la guerre contre les machines, sauver les humains, débrancher la Matrice et accomplir la prophétie. Le risque, c’est qu’il perde la guerre et les humains, qu’il ne débranche pas la Matrice et qu’il n’accomplisse pas la prophétie. Un scénario machiavélique et haletant. De l’univers des ordinateurs et des réseaux informatiques, il ne reste dans Matrix reloaded que le langage binaire. Soit on est dans l’action ( boumbadaboum), soit on est dans son commentaire ( blablablabla). Et ça fait toujours toc. Les acrobaties de Neo sont plombées par des moyens qui ont simplement enflé, au lieu d’apporter de l’inventivité. Désormais propulsé par un turbo, ce brave garçon n’a rien de mieux à faire que de reprendre l’héritage de Superman, fendant les airs avec un air très sérieux, presque fendant. Sa dégaine de clergyman ne l’aide pas beaucoup à trouver la grâce, empesée et déjà démodée ( défilé Jean-Paul Gaultier 1990, à peu près). Les Wachowski se retrouvent curieusement à la traîne du cinéma-spectacle : non seulement ils ne reculent pas devant l’idée assez ringarde de faire une course-poursuite, mais ils s’y prennent comme James Cameron dans Terminator 2 il y a des années. Des motos sur des camions, des camions sur des voitures... Matrix avec des nouvelles munitions ( traduction possible de reloaded) ? Oui, des balles à blanc. Car la cyber philosophie du film est devenue niaise aussi. Le charme de l’imaginaire Matrix, mix de toutes sortes de cultures ( religieuse, littéraire, scientifique), se perd ici dans des dialogues ( abs)cons de série B. Du genre, sur un ton solennel et mystérieux : " Nous sommes tous ici pour faire ce que nous sommes tous ici pour faire"... La pseudo-mystique du choix ( c’est une illusion ou pas ? ) est tout aussi tarte-à-la-crême. On retiendra finalement peu de choses. Accessoirement, le personnage du méchant Smith, qui se mutliplie à l’infini comme des Dupont en costume noir. Mais multiplier les scènes qui reposent sur ce trucage est une moins bonne idée : la magie, comme toujours ici, devient mécanique. Ce sont surtout les femmes qu’on sauvera, à commencer par Trinity ( Carrie-Anne Moss) et Perséphone ( Monica Belluci, bêtement sous-employée). Elles représentent le seul trouble possible dans cet univers factice, comme le suggère cette scène où une inconnue blonde mange un gâteau qui déclenche en elle un orgasme virtuel. Quand Neo rencontre l’architecte de la Matrice, celui-ci a une tête à la Sigmund Freud. Comme quoi le mystère du sexe féminin doit confusément agiter les frères Wachowski. Mais c’est sur une autre énigme qu’on les encourage à plancher : où est passé, dans Matrix, le plaisir du spectateur ?